XI. Une semaine en solo

Le 16 octobre 2016

Ce n'est pas sans émotion que je hisse mon gros sac à hauteur d'épaules. La plupart des volontaires veulent encore squatter quelques jours la maison d'Hernan, mais maintenant, je sais bien ce que signifie "quelques jours" en langage arc-en-ciel. Depuis notre petite excursion à Colca, je sens que l'aventure m'appelle et j'ai besoin de tracer la route, là, tout de suite, de voir autre chose ! Si voyager seul est synonyme d'une intense liberté, mon cœur me souffle qu'il est l'heure d'en faire bon usage, aussi formidables que soient mes compagnons du moment. Bodhi nous a quitté deux nuits auparavant pour retourner à Cuzco, et voilà que c'est mon tour de voler de mes propres ailes. Une dernière ronde de câlins, quelques paroles émues, et sans vraiment réaliser la séparation je me retrouve déjà au coin de la rue à faire signe aux taxis. Paulo, le neveu d'Hernan, avait mentionné que le canyon de Cotahuasi était encore plus impressionnant et moins touristique que celui de Colca. C'est là-bas que j'avais dans l'idée d'aller me perdre.

J'avais également prévu de passer une dernière nuit à Arequipa pour apprécier le luxe d'une douche chaude et d'un bon matelas avant de repartir vers cet inconnu qui impliquait une dizaine d'heures de bus sur des routes précaires. Je me fais donc un petit plaisir et choisit une auberge un poil plus chère que d'habitude, sans être déçu du résultat. Les lits sont douillets, les salles de bains limpides et l'eau brûlante, le rêve ! Malgré ça, mon humeur est plutôt engluée côté blues nostalgique. La seule chose dont je suis sûr à l'heure actuelle, c'est que cette soirée marque la fin d'une étape improbable en très bonne compagnie. Heureusement, l'uruguayen avec qui je partage mon lit superposé est des plus sympathiques et me remet en tête, sans le savoir, mon beau discours sur les pages blanches. Aller la vie, voyons ce que tu as en stock ! Maintenant, je ne demande plus qu'à être surpris.

Une bonne nuit de sommeil plus tard, je reçois un message de Bodhi m'apprenant qu'il part pour Ica le jour même, si jamais je veux le rejoindre... Ica, c'est sur ma route et je vais très certainement y faire une halte, mais ça n'est pas dans mes plans immédiats et ça me fait monter bien plus au nord que prévu. J'hésite quand même un long moment. Ica ou Cotahuasi ? Cotahuasi ou Ica ? A Ica, je suis certain de partager encore de folles aventures avec mon camarade canadien préféré. A Cotahuasi… je ne suis sûr d'absolument rien ! Finalement, mon cœur me murmure une nouvelle fois de conserver mon cap. Peut-être ai-je besoin de me prouver quelque chose, ou simplement de me retrouver seul, de n'écouter que moi et de laisser le vent me pousser.

En fin d'après-midi, je pointe à la gare routière pour attraper mon bus qui s'envole à dix-huit heures. Dès que j'aperçois l'engin, je comprends que le trajet va être long, ce qui ne tardera pas à se confirmer. Je dépose mon sac en soute et monte à bord parmi les derniers. Dans les rangs du car sombre et bondé, pas un seul autre étranger, non, rien que moi et tous ces péruviens qui ont l'air de savoir exactement ce qu'ils font. Je commence à m'interroger sérieusement. Bah... Il est trop tard pour reculer, je me fraye un chemin dans l'allée et trouve ma place.

Le véhicule lance son moteur, commence à rouler et dévoile à mesure un fascinant bruit de tondeuse à gazon. Mais comme il est sûrement sorti de l'usine avant l'invention des amortisseurs, je ne suis qu'à moitié surpris. A cause des vibrations ma fenêtre coulissante s'ouvre toute seule, m'offrant ainsi de temps en temps un souffle d'air glacé tout à fait vivifiant. Evidemment, la personne assise juste devant moi a baissé son siège au maximum et la grosse dame qui dort à ma droite s'avachit et me plante régulièrement ses coudes dans les hanches. Cette ambiance décontractée s'accompagne sans faute d'une cumbia populaire lourde et répétitive que je sens résonner à plein volume sur mes tympans avec autant de plaisir qu'un réveil-matin un jour d'examen (contrôle d'histoire ou coloscopie, je vous laisse le choix dans l'imagination). Après un moment, je réalise pour finir que j'ai complètement oublié de retirer des sous avant le départ et que je me dirige vers un village paumé, probablement sans l'ombre d'un distributeur de billets. Cette douce pensée m'accompagnera tout au long des neuf heures de trajet. Celle-là, et aussi... « Bordel ! Mais pourquoi j'ai pas choisi Ica ? »

~ Lundi – Bienvenidos a Cotahuasi ~

Il faut croire que j'ai finalement réussi à trouver le sommeil, puisque l'absence de brinquebalement finit par me réveiller. J'ouvre les yeux pile au moment où le bus repart, juste à temps pour voir s'éloigner la grande arche de pierre sur laquelle est inscrite "bienvenidos a Cotahuasi" et notre chemin plonger en contrebas. Je me lève en sursaut, demande pardon, m'extirpe maladroitement dans l'allée, attrape mon bardas, bouscule, trébuche, le sac de couchage déplié sous un bras, la guitare sous l'autre… J'arrive en hâte au niveau de la cabine du chauffeur pour entendre le copilote m'arrêter net avec un petit rictus. En gros, il m'explique que Cotahuasi est étendu et que la route remonte ensuite jusqu'au terminal où le bus fera une pause de vingt bonnes minutes. Je me sens un peu con, mais bon, au moins j'ai pas loupé mon arrêt !

Comme annoncé, quelques minutes après, j'ai tout le temps du monde pour remballer mes affaires et sortir enfin à l'air libre. D'ailleurs, une bonne moitié des passagers descendent en même temps que moi. Ceci me permet d'apercevoir trois autres gringos que je n'avais pas remarqué jusqu'alors émerger à leur tour de la chariotte de lucifer. Heureux de voir des visages plus familiers, je les interpelle dans mon espagnol approximatif de trois heures du matin pour leur demander s'ils ont déjà un point de chute en tête. « Tu es français, non ? » répond le premier suite à mon cafouillement. Inespéré ! Ces joyeux gens me proposent de les suivre et nous dégotons rapidement (juste en face de la gare en vérité) un hôtel ouvert toute la nuit. Deux chambres avec deux lits à un prix raisonnable, banco ! Tout le monde est vidé, on n'ira pas chercher plus loin. Je partage donc une piaule avec Eli, couturier parisien au charme sans ourlet, et de fil en aiguille j'apprends que lui et son couple d'amis sont en voyage pour un mois au Pérou. Eux aussi ont été attirés par la description de cet endroit en marge du tourisme de masse. La discussion sera courte. Noir. Vive le sommeil sédentaire !

Réveillé vers huit heures au petit matin, je prends rapidement congé de mon colocataire provisoire pour aller affronter un problème prioritaire de taille : trouver de l'argent ! Je sors ma CB de sa cachette et regroupe les quelques billets en euros que je garde éparpillés dans mes affaires en cas d'urgence. Sur le moment, je me dis que ça c'était une vraie bonne idée. Alberto, le gars de la réception, se montre très serviable et bien renseigné. Il m'offre un joli plan touristique de la région en papier glacé et commence à m'énumérer toutes les choses fantastiques à faire aux alentours. Par politesse je n'ose pas trop le couper, mais une seule question me brûle les lèvres : est-ce qu'il y a une satanée banque dans le coin ? Je finis par apprendre que oui. L'espoir ressurgit dans mon esprit cogiteur éperdu et je sors au grand jour suivre la route indiquée.

Sous le soleil, Cotahuasi parait bien plus accueillant. En franchissant la porte de l'hôtel, la première chose qui saute aux yeux est ce magnifique et imposant massif montagneux qui entoure le village. Ben oui, c'est quand même un peu pour ça que je suis venu, à la base ! Le moral regonflé, laissant la vitamine D s'insuffler par tous mes pores, je longe la grande rue et me laisse rapidement séduire par les lieux. C'est très mignon, pittoresque, et la plupart des habitants répondent de bon cœur à mes « buenos dias » en esquissant un sourire amusé au passage. En fait, ce que Paulo aurait dû me dire, c'est pas que Cotahuasi est moins touristique que Colca, mais plutôt que Cotahuasi n'est pas du tout touristique ! En tout cas pas pour les étrangers et pas en cette saison. Toujours pas le moindre tarin pâle en vue. Je me sens complètement dépaysé. Tant mieux !

J'aperçois enfin l'entrée de la Banco de la Nacion sur ma droite. J'entre, donne un coup d'œil alentour, aïe ! Nulle part de petite fente susceptible d'accueillir ma carte. Un des guichets est libre, je m'avance et demande s'il y a un distributeur quelque part, ou pas loin. Non. Ouch ! Je demande alors s'il est possible de changer des euros. Re-non. Ici, on ne répond qu'au dollar... Oumf ! Je commence déjà à m'imaginer contraint de reprendre le bus dans l'autre sens pour ce malheureux oubli financier. Une pensée qui ne m'enchante absolument pas.

Par chance, le guichetier est un petit jeune jovial et très barbu (si, c'est important, même si je sais bien que ce n'est pas la barbe à l'extérieur qui compte, mais la barbe à l'intérieur). Devant mon air déconfit, je sens cependant de la part de mon interlocuteur une réelle envie d'aider. Il me parle d'un possible transfert d'argent money-machin depuis la France. Mais sans téléphone ni internet, comment faire pour enclencher l'opération ? Je fais la moue, insiste un peu, et ce monsieur finit par me proposer d'échanger mes euros au cours actuel du dollar. Il doit parfaitement savoir que l'euro est plus fort que le dollar. Le taux de change américain est à 3,25 et, de mémoire, le nôtre à 3,56. Je fais un rapide calcul. Aller... sur cent balles ça ne représente pas une énorme perte. De toute façon, j'ai pas tellement le choix. J'accepte et procède à l'échange. Victoire !

Fier de ma nouvelle richesse, je m'offre un petit dej royal et commence à arpenter les rues pavées de Cotahuasi. Je déniche l'office du tourisme où je squatte une bonne demi-heure, m'arrête à tous les comptoirs des compagnies de transport que je croise et note tout ce que je peux possiblement noter. J'apprends surtout qu'il n'y a qu'un seul bus par semaine, le mardi, qui prend directement la direction du nord et m'éviterai donc de repasser par Arequipa, ce qui représente un sacré détour. Chouette ! J'ai maintenant huit jours à tuer dans les environs, loin de la civilisation connue. Plein de bonne volonté, je rentre ensuite à l'hôtel, déballe mon plan, mon carnet, et me griffonne un programme en bonne et due forme pour la semaine. C'est décidé, ma première étape me conduira vers les hauteurs de Pampamarca, à deux heures de route d'ici. Un bus local s'y rend tous les jours à seize heures.

Je prépare mon petit sac en mode rando et laisse le reste de mes affaires en sécurité à la réception. Une fois de plus, Alberto aux aguets me refile de bons tuyaux ainsi qu'un contact pour me loger à Pampamarca. Il a l'air très enthousiaste, il doit avoir de la famille là-bas... Tout bien paré et motivé, je sors pour trouver de quoi calmer mon estomac vorace et, coup de bol, recroise mes trois amis français avec la même idée en tête. Nous partageons donc une table tous les quatre. Déjà au taquet et sur le point de s'envoler, ils me proposent une nouvelle fois de les suivre pour un trek dans les abysses du canyon. Je refuse gentiment. J'ai besoin de temps pour moi et je sens justement que le temps est ce qui fait défaut à ces gaillards. Nous nous quittons sur l'addition, je leur souhaite bon courage, me trouve un café et traine encore un peu dans le village en attendant l'heure prévue.

Plus tard, sur le quai de la gare routière, je fais la connaissance de Goerges, un péruvien énergique et loquace d'une soixantaine d'années. De manière générale, je remarque qu'il existe deux sortes de gens dans les parages : les aimables curieux avec qui la conversation s'engage très facilement et qui me posent toute sorte de questions, ou les méfiants un peu fermés mode regard en biais que j'ai l'impression de déranger en arpentant leur territoire. Goerges fait indéniablement partie de la première catégorie. Georges a inventé la première catégorie ! Il m'informe que le bus aura trente minutes de retard parce que ce dernier a croisé un autre véhicule sur la route. La voie qui serpente le long des versants escarpés est étroite, accidentée et parfois, quand deux voitures se croisent au mauvais endroit, ça peut vite tourner à l'aventure. Voilà qui est rassurant !

Je continue à deviser de tout et de rien avec Georges jusqu'à l'arrivée de la navette. Soudain, il me lance « dépêche-toi de monter si tu veux pas passer deux heures debout ! » Une fois installé, je ne regrette pas ce bon conseil. En fait, c'est plus un minibus des années soixante-dix qui assure la liaison jusqu'à Pampamarca. Tout ce que j'espère, c'est que les freins sont révisés régulièrement alors que le véhicule bondé entame une ascencion vertigineuse sur une route parsemée d'épingles serrées et de passage à flanc de falaise. A côté de moi, une petite fille me dévisage insistement avec l'innocence de la jeunesse. Je souris et lui dit bonjour, elle se retourne immédiatement se cacher sur les épaules de sa mère qui, à bien y faire attention, me dévisage également de manière plus discrète. Tant pis, ça ne m'empêche pas d'admirer le paysage insolite par la fenêtre crasseuse jusqu'à ce que le soleil se couche. Ses rayons omniprésents font facilement oublier que de ce côté-ci du globe, c'est l'hiver, mais la nuit n'en tombe pas moins aux alentours de dix-huit heures.

Quarante-trois montées d'adrénaline plus loin, nous arrivons enfin à destination, à trois mille quatre-cent mètres d'altitude. Je me retrouve sur une très coquette place de village que l'on devine joliment entretenue sous quelques lampadaires épars. Un peu cassé, la flemme de prospecter, je retrouve le papier sur lequel j'avais noté le contact donné par l'hôtel et interpelle le premier caballero qui passe pour demander mon chemin. Le gars sourit et pointe du doigt un petit magasin qui fait l'angle du square. Visiblement, tout le monde ici connaît Pedro Ticlla. C'est plutôt bon signe.

Je pénètre dans ladite échoppe et salue poliment les gens à l'intérieur, un peu intimidé. Sur la gauche, une vitrine jonchée de produits alimentaires fait office de comptoir. Sur la droite, une grande tablée couverte de toile cirée accueille quelques personnes en plein diner. Je demande de nouveau ce certain Pedro. L'un des types s'avance et me tend chaleureusement la main. Je comprends que c'est mon homme, précise que je suis envoyé par Alberto et que je cherche un endroit pour passer la nuit. Il s'inquiète de savoir si je débarque seul, je lui réponds que oui. Un peu surpris mais très gentil, Pedro me propose de m'asseoir un instant. Nous bavardons cinq minutes, toujours les même questions... « D'où tu viens ? Qu'est-ce que tu fais là tout seul ? Et c'est quoi cet instrument que tu trimballes ? »

Dix minutes plus tard, un gamin d'une dizaine d'années m'accoste et me demande de le suivre. Il me fait retraverser la place, entrer dans une cour intérieure et me montre une petite pièce ou trône un lit solitaire mais à l'allure confortable. Super, ça sera bien suffisant ! Le gosse ajoute que je peux revenir au magasin pour le repas si je le souhaite. Le temps de déposer mes affaires et me voila reparti dans l'autre sens. Maria, la femme de Pedro, me sert une truite en sauce accompagnée d'une montagne de riz blanc. Délicieux ! J'apprends qu'ici, la plupart des hommes travaillent aux champs et que Maria s'occupe de la tienda ainsi que de la majorité des affaires du village. Je me sens très bien tombé. A l'heure de rejoindre mes quartiers de fortune, j'erre une dernière fois sur la place pour respirer l'air de la montagne à plein poumons.

La chambre sent un peu le renfermé et les draps la poussière, mais peu importe, j'ai mon sac de couchage. Je remarque à peine l'énorme araignée qui rôde au plafond. Je vous le dis, voyager aide beaucoup à passer au-delà de ce genre de phobie ! Pour la première fois, je décide de m'atteler à écrire mes péripéties le jour même. C'est sûrement la raison pour laquelle je suis si bavard :) Inspiré, je passe le reste de la soirée à écrire ces "quelques" lignes avant d'éteindre la lumière.

En m'endormant, je réalise que je suis là, perdu dans le Pérou rural sur des hauteurs très peu fréquentées, à l'orée du canyon le plus profond de la planète. Un frisson de satisfaction me parcours. A présent, je sais très bien pourquoi j'ai pas choisi Ica !

~ Mardi – Là-haut ~

J'etends tambouriner sur la porte en taule de ma chambre et ouvre timidement les paupières. J'avais demandé à Pedro de me réveiller à six heures pour avoir le temps d'effectuer la balade prévue avant que le soleil ne devienne trop agressif. El Bosque de Rocas de Wito (littéralement : forêt de pierre) culmine au-dessus de Pampamarca à quatre mille mètres d'altitude. Ce matin, je me prépare donc psychologiquement à gravir six-cent mètres de dénivelé.

Arrivé au magasin, j'achète quelques pains et mandarines pour le petit déjeuner et demande à mon hôte de m'indiquer le chemin. Ce dernier m'invite à prendre un peu de recul sur la place et me montre là-haut, tout là-haut, une série de petits pics rocheux que l'on discerne vaguement au sommet de la montagne. Ca me semble si loin ! Mais quelle idée j'ai eu encore ? Pedro me dit de commencer à suivre la route normale, puis de bifurquer à droite lorsque j'aperçois un sentier qui attaque la pente. Ce qu'il oublie de me préciser, c'est qu'il faut bien suivre la route sur un ou deux kilomètres avant de trouver le bon chemin. Alors je me mets en marche, cherche, espère, continue, reviens sur mes pas, mais pas de sentier !

A un moment, j'aperçois sur ma droite le début d'un passage qui coupe entre les arbres et parait s'enfoncer vers la falaise. Aller, je le tente ! Il y a effectivement un pseudo tracé qui serpente entre les buissons épineux et les formations rocheuses. Tantôt je me perds un peu, tantôt je retrouve un chemin plus clairement marqué, mais en certains points celui-là relève plus de l'escalade que de la rando. Tant pis, trop entêté pour faire demi-tour, je continue à monter malgré les griffures de ronces qui se font de plus en plus nombreuses et les vertiges qui me narguent. Je commence à espérer m'être vraiment planté et retrouver un itinéraire plus simple pour le retour, parce que là, je vois mal comment je vais faire pour redescendre.

A mon grand bonheur, je finis par rejoindre un sentier bien plus large qui s'élève gentiment sur le flanc de la montagne. Aaah... le voilà le bon chemin ! Le reste de l'ascension s'effectue donc avec moins de difficulté, mais non sans une bonne dose de sueur. A chaque pause, je me retourne pour observer Pampamarca, de plus en plus éloigné en contrebas. Le paysage est impressionnant. Les rayons du soleil avalent peu à peu la vallée, des terrasses de cultures se dévoilent partout aux alentours et l'horizon se dégage sur un vertigineux sillon vertical dont je n'aperçois pas le fond.

Après un total d'une heure et demie de marche, me voila enfin rendu à un mirador au toit de paille dont le banc en pierre est tout à fait bienvenu. Je m'offre une halte, regarde autour de moi… Ouahaha ! Voilà un excellent endroit pour faire chauffer l'appareil photo. De là où je suis, j'ai maintenant une vue sur les deux côtés de la montagne que je viens d'escalader, et l'autre versant est encore plus profond. Tout en bas, je peux discerner un plateau verdoyant traversé par un torrent d'eaux vives. Derrière moi, le bosquet de pierre m'ouvre ses portes curieuses. Un petit escalier taillé à même le sol m'invite à le suivre dans une jungle de pointes rocheuses qui semblent jaillir du sol comme autant de stalagmites en plein air.

Un dernier petit effort et j'arrive au point le plus élevé qu'il m'est possible d'atteindre. L'inclinaison du sol est environ à quarante-cinq degrés, alors je trouve un amas de pierres plates pour poser mes fesses et me laisser absorber par le lieu, bercé d'un silence absolu. Je prends de grandes inspirations et ne sais plus où donner du regard. Là, livré à mes pensées et béni d'une vue miraculeuse, je me sens le roi du monde ! Certains diront que la solitude traine avec elle un côté inquiétant, inconfortable, mais pour ma part, je trouve que cet instant recèle d'un sentiment de liberté insolite, comparable à aucun autre de mon voyage.

Je suis bien resté une heure à méditer là-haut, à admirer le relief et le vol des condors, avant de me décider à rebrousser chemin. Au début, la descente me paraît une réelle partie de plaisir, mais arrivé à mi-hauteur je sens déjà mes genoux qui commencent à m'insulter. C'est avec un peu de peine que j'effectue le dernier kilomètre, en suivant le bon chemin cette fois. Je suis de retour à Pampamarca juste à temps pour que Maria me serve une bonne soupe et le meilleur cheviche qu'il m'ait été donné de goûter jusque-là (des morceaux de poisson cuits dans le citron accompagnés d'oignons émincés). Au cours du repas, Pedro me parle de bassins thermaux naturels accessibles en une heure de marche à peine. Fantastique ! Une autre belle balade en perspective pour l'aprem. En attendant, épuisé, je m'éclipse pour faire une petite sieste.

En me réveillant, je jette un coup d'œil à ma montre. Merde ! Il est seize heures trente ! Il ne reste plus que peu de temps avant la nuit. Tant pis pour les eaux thermales. Je me console en me disant qu'il y en a plein d'autres indiquées sur ma carte. J'ai tout juste le temps de faire l'aller-retour au mirador d'Uskune sous le soleil de fin d'après-midi. Il suffit d'une demi-heure de marche à travers champs, puis le long d'une petite crête qui avance sur le vide, pour rejoindre le point de vue. Celui-ci est loin d'être aussi perché que le matin même, mais il offre un regard plus enfilé dans la vallée et permet d'en admirer les tréfonds où la rivière serpente entre les affleurements. En arrivant au bord du précipice, on surplombe de quelques centaines de mètres la cascade d'Uskune, vraiment impressionnante vue d'en haut. J'observe un moment l'eau couler sous le crépuscule et je prends le chemin du retour. Mes jambes n'ont plus beaucoup de force et j'ai surtout envie de me poser devant un autre fabuleux plat de Maria.

Ce soir, le repas est plutôt silencieux. Tout le monde est absorbé par la télé (allumée en permanence dans le magasin, comme dans toute autre pièce péruvienne) qui diffuse les informations, puis les jeux olympiques. L'avantage ici, c'est qu'on est sur le bon créneau horaires pour regarder les épreuves. A un moment, Pedro demande à sa femme ce qu'il y a de marqué au bas de l'écran. Je comprends qu'il ne sait pas lire. Un fait auquel nous sommes peu habitués mais qui semble répandu ici, à en croire les affiches qui militent contre l'analphabétisme que j'ai vues placardées ci et là. Un peu lassé, je remercie la famille, quitte la table et rejoint mon lit pour mater mon propre programme. Il me revient que j'ai récupéré à Arequipa le tout dernier Captain America. Je souris intérieurement en lançant le film, conscient du gouffre culturel entre mon écran et le reste de mon environnement. Beh, on se refait pas ! Et puis mes pieds me sont gré de ce moment léthargique. Arrive le générique, mes yeux se ferment tout seuls. Rideau !

~ Mercredi – Est-ce que ce monde est sérieux ? ~

Boum boum boum ! J'ai comme une impression de déjà vu. Si je me lève encore aux aurores ce matin, c'est simplement pour attraper la navette de sept heures qui redescend sur Cotahuasi. Je dis au revoir à mes hôtes, les remercie et paye mon ardoise, vraiment pas élevée pour deux nuits et trois repas. Et puis zou ! Salut salut (et merci pour le poisson).

Je grimpe dans le bus qui attend juste en face, sur la place. Cette fois, il n'y a pas grand monde à bord, mais le transport ne tardera pas à se remplir au fil des villages traversés pour arriver à destination aussi bondé qu'à l'allée. Je repasse à l'hôtel pour récupérer mes affaires et en y réfléchissant, hésite à réserver pour une nuit de plus. Il y a des auberges moins chères et plus près du centre, mais j'avoue que j'ai un peu la flemme de trimballer mon paquetage jusque là-bas. Ici au moins, je sais que le patron et les chambres sont agréables, l'eau bien chaude, et que je peux laisser mon gros sac sans trop d'inquiétude. En plus, Alberto accepte de baisser un peu ses prix (je crois qu'il n'y a pas grande monde) alors j'opte pour la simplicité.

Le temps de prendre une douche et de me changer puis je ressors en ville prendre un petit dej digne de ce nom en attendant dix heures, car je sais qu'une autre navette part pile à chaque son de cloche en direction d'Alca. C'est la seconde étape de mon programme, où je n'ai prévu de passer que la journée. J'ai entendu dire que là-bas c'était période de fête traditionnelle. Il me faut voir ça ! Réglé comme une horloge, le bus démarre à la minute près, aussi peuplé qu'à l'habitude. Je me retrouve debout pendu à une barre de soutiens mais le trajet suit le fond de la vallée et, malgré une distance à parcourir plus importante, ne dure que trois petits quarts d'heure. Je discute un peu avec la señora d'à côté qui se cramponne elle aussi tant bien que mal. Elle me demande si je me rends jusqu'à Alca, je lui réponds que oui et l'interroge sur les festivités. « Aujourd'hui, c'est le grand jour de la corrida » me répond-elle avec un enthousiasme non dissimulé. Pardon ?! J'aurais peut-être dû me renseigner un peu plus… Il ne me reste plus qu'à espérer que la fiesta ne se limite pas ça, où je vais sévèrement m'ennuyer.

Une fois n'est pas coutume, le bus s'arrête sur la place centrale d'Alca qui ressemble plus ou moins à toutes les autres. Je ne suis cependant pas encore blasé des montagnes et dès la descente me retrouve fasciné par les grands massifs escarpés qui dominent le village. Par contre, je suis surpris de me retrouver dans un endroit à moitié désert, un peu tristounet pour mes attentes. Alors ? C'est par où la fiesta ? Je parcours un peu les rues alentours, croise une menue fanfare qui n'a que les chiens errants pour l'écouter, mais pas beaucoup d'autre âme qui vive. De retour sur la place, j'entre dans une tienda pour acheter de l'eau et en profite pour demander ce qui se trame aujourd'hui. Même discours : il y a une grande corrida à quinze heures, mais à part ça, pas grand-chose en perspective. Bien… il va me falloir improviser.

Je me pose sur un banc, sors ma carte touristique et finit par remarquer un mini sentier piéton qui mène au village de Cahuana, perché sur les hauteurs. Le chemin semble ensuite se poursuivre jusqu'au site archéologique de Ccalla. Aller, c'est parti ! Je demande la direction à prendre à un petit vieux qui passe. Ca, maintenant, je maitrise en espagnol. Génial, ça n'a pas l'air compliqué. Il suffit de traverser un pont au bout d'une ruelle et d'emprunter le chemin qui gravit la falaise. Evidemment, sur ma carte playmobil, on ne se rend pas bien compte du dénivelé… Cahuana est situé deux cent-cinquante mètres plus haut et je l'apprends à la dure. Ceci dit, le chemin abrupt est en fait un escalier de pierre qui se fraye le long de la roche et offre au fil de l'ascension de nouveaux points de vue magnifiques sur les environs. Ici, c'est bien moins profond qu'autour de Pampamarca, mais pas désagréable à voir pour autant.

Dès le début de l'ascension, je croise un papacho bien âgé qui claudique dans la direction opposée. Si lui est capable de descendre, alors je peux monter ! Il me demande pourquoi je ne reste pas pour la corrida. Je réponds gentiment que c'est pas trop mon truc, que moi, je suis plutôt paix et amour. Ca le fait rigoler, alors on devise encore quelques minutes avant de continuer. Il me confirme que la vue vaut vraiment la peine de là-haut. Chouette ! Le long du chemin restant, je croise plusieurs autres personnes en route pour le joyeux massacre. Elles sont généralement intriguées par ma présence et j'entretiens plus ou moins toujours la même conversation, mais leur sympathique curiosité est amusante et me permet de pratiquer la langue. Je me réjouis de constater que tout le monde est chaleureux avec moi, pauvre européen errant sans but précis. Et je dis européen parce qu'ici, pas grand monde ne sait ce que c'est que la France, mais quand je dis Europe, ça passe.

Ouf ! J'enjambe les dernières marches et le mirador tient ses promesses. Je peux à présent admirer toute l'étendue d'Alca, son arène que je ne verrai sûrement jamais de plus près et l'ensemble du bassin qui l'encercle. Merveilleux ! Je suis satisfait de mon improvisation et fier de l'effort accompli. Une dizaine de minutes plus tard, bonus, je découvre le plateau invisible jusqu'alors où se loge la modeste commune de Cahuana, noyé dans une campagne paysanne à la beauté insoupçonnée. Soudainement, le décor change et je me retrouve à longer un étroit sentier marqué de pierres, bordé d'une mosaïque de cultures aux mille différentes teintes de vert, de marron et de jaune. En un rien de temps, j'ai l'impression d'avoir basculé dans une autre époque.

J'apprends à Cahuana qu'il faut crapahuter une heure de plus vers les cimes pour atteindre le site archéologique convoité. Deux possibilités s'offrent alors à moi. Soit je renonce aux ruines de Ccalla et prend la route qui redescend sur l'autre versant jusqu'aux bains thermaux de Luicho, soit je rassemble le courage nécessaire pour continuer l'ascension. Mais moi, le courage, je veux bien laisser ça aux courageux... Luicho, me voila ! Je traverse le village qui forme un labyrinthe de chemins piétons entre jardins et maisons de pierres pour rejoindre l'unique voie carrossable du plateau. Quelques centaines de mètres plus loin, celle-la replonge en flèche dans la vallée en un nombre incalculable de lacets serrés comme seule Adriana en a l'habitude. Cette partie là du chemin me lasse et me donne le tournis, mais je garde mon objectif en tête pour me motiver. Une bonne demi-heure après, j'arrive enfin au niveau de la rivière, tout en bas. Je déchante à nouveau en voyant que les bains thermaux sont abrités par un grand bâtiment sur lequel est inscrit "complexe touristique de Luicho". Bwarf… Je regrette les bassins naturels sauvages décrits par Pedro la veille.

Bon, maintenant que je suis là, je décide quand même de tenter l'expérience. A l'intérieur de ce grand machin peint en bleu, trois piscines bien carrées accueillent les eaux chaudes qui jaillissent de la montagne. Vous êtes sérieux ? Vous pouviez pas faire un poil plus authentique ? Parce que pour le coup je vais dans une piscine chauffée, c'est pareil ! Heureusement, il n'y a quasiment personne (ils doivent tous être à la corrida) et je me dégotte un coin tranquille pour buller pépère dans la soupe. Tous mes muscles sont heureux, mais même pas trente minutes plus tard je m'ennuie déjà et décide d'attraper le bus de cinq heures pour revenir à Cotahuasi. Luicho est situé sur la bonne route pour intercepter directement mon carrosse que je ne devrais donc pas tarder à croiser.

Cinq heures dix, cinq heures vingt… Toujours pas de boite de sardine mobile. Finalement, se présente au bout de la rue un gros autocar de tourisme Reyna. Je connais cette compagnie, c'est elle qui nous avait emmené à Colca. Celui-là doit surement se rendre jusqu'à Arequipa, mais de toute façon il n'y a qu'une seule route, alors dans le doute je fais signe au conducteur. Il s'arrête à ma hauteur et je demande si je peux monter jusqu'à Cotahuasi. Deux soles ! Moins cher que le mode maquereau et j'ai droit à une place tout confort. La vie est belle. De retour à la base, je prends juste le temps de me payer à manger dans une rôtisserie qui diffuse les JO, de laquelle émane une odeur qui a vite raison de moi. Puis, je vais me coucher comme les poules, car moi aussi, je suis rôti !

~ Jeudi – Cher journal ~

Douze heures de sommeil ! Voilà très longtemps que ça ne m'étais pas arrivé. Aujourd'hui, c'est repos, principalement. Mon seul objectif : préparer mon sac et monter dans un bus à quinze heures qui m'emmènera jusqu'à Charcana, tout en haut du canyon. C'est là que les choses sérieuses devraient commencer. Je ne sors même pas de ma chambre pour le petit dej, j'ai suffisamment de vivres dans mon sac, et demande simplement un café à Alberto. Toujours au top, il me dit que si je le souhaite je peux garder la chambre en début d'aprem jusqu'à ce que le bus décolle. Je profite donc de cette douce autarcie pour continuer mon récit. Et je ne fais rien d'autre de la matinée ! Suis-je trop bavard ? Je crois que je ne sais pas faire dans la demie mesure. Désolé. Au moins, ce coup-ci, il y a tous les détails.

Je quitte tout de même l'hôtel avant l'heure dite pour un vrai repas et déniche par chance la perle rare. Caché au coin d'une rue, au calme d'une petite cour intérieure, le restaurant La Cotahuasina me sert entrée, plat, dessert et boisson pour seulement sept soles (oui, ça fait deux euros). C'est environ le prix que je paye d'habitude pour manger sur les marchés, et c'est encore meilleur.

Je me retrouve à courir pour attraper mon bus, car pour changer je suis à la bourre. En m'installant à bord, le pote du chauffeur remarque la guitare accrochée à mon sac et me fait de grands signes pour que je revienne à l'avant du bus. Il s'appelle Luis, habite pas loin de Charcana et insiste pour que je fasse péter la chansonette pendant que nous prenons notre envol sur les hauteurs. Bah, pourquoi pas… Je passe donc la première moitié du trajet assis dans la cabine du conducteur à gratouiller avec ces deux numéros qui ne manquent pas d'humour ni d'énergie. Encore un de ces moments délicieusement improbables. Ceux-là semblent se démultiplier lorsque l'on voyage seul !

Bon, au bout d'un moment le bus commence à négocier de sacrés virages et le paysage est époustouflant, alors je retourne m'asseoir gentiment à ma place. J'ai l'embarras du choix, comme il doit n'y avoir qu'une demi-douzaine d'autres voyageurs embarqués, ce qui est très inhabituel ici. J'en profite pour m'étaler un peu puis entame la conversation avec Gladis, une péruvienne à qui je donne environ la trentaine. Entre nous, je sais pas pourquoi je m'obstine à préciser péruvien ou péruvienne à chaque fois, vu que j'ai pas croisé autre chose que des gens du pays depuis le début de la semaine… Passons. Gladis arrive à m'émouvoir en me racontant qu'elle se rend elle aussi pour la première fois à Charcana sur les traces de ses origines. Ses parents habitaient la région avant d'émigrer à Lima, pour ne plus jamais revenir. Elle a déjà retrouvé sa tante un peu plus bas et pousse maintenant sur les hauteurs pour reconstituer son arbre généalogique.

Sur cette conversation touchante, nous arrivons à destination. Je souhaite bonne chance à Gladis qui me donne son contact et me dit de lui faire signe si jamais ma route me conduit par chez elle. Super ! J'ai maintenant un pied à terre à Oxapampa. Une considération plus immédiate cependant : trouver un endroit où dormir ! J'avais noté à l'office du tourisme le nom de la señora Candelaria pour dormir chez l'habitant, mais j'apprends rapidement que cette dernière est actuellement en visite de l'autre côté de la vallée. Peu pratique. Je trouve cependant un genre de chambre d'hôte pas très loin du centre, dont la patronne est une petite vieille pas des plus aimables, disons droit au but, mais ça fera très bien l'affaire pour la nuit. Elle me précise que si je veux manger, je dois demander une certaine Janet de l'autre côté de la place. J'y vais de ce pas.

On m'indique la maison que je cherche. La porte de la cour est grande ouverte mais je ne vois personne. J'hésite un instant et finit par entrer en me signalant d'un hola sonore. Dans un coin, je trouve une femme d'une quarantaine d'années assise près d'une énorme marmite qui chauffe sur un feu de bois. Très souriante, Janet me souhaite la bienvenue et me confirme que je peux venir manger ici plus ou moins quand je veux. Il est encore tôt, alors je me décide à revenir une heure plus tard pour le repas, le temps de faire un tour de village, d'acheter quelques vivres et de m'allonger pour commencer à trier mes photos (quelle journée épuisante). De retour chez la cuisinière en chef, je me retrouve cette fois nez à nez avec quatre adolescentes qui chuchotent entre elles et ricanent à mon arrivée. Janet m'explique que peu de voyageurs étrangers passent par ici, je ne le prends pas personnellement. Contre toute attente, elle me sert alors une assiette contenant des spaghettis, des frites et un gros morceau de poulet pané. On est bien loin de la cuisine traditionnelle de Maria ! J'avale le tout en un rien de temps, ça reste délicieux.

Il n'y a pas grand-chose ici, la casa est modeste. La mère de famille cuisine au feu assise sur un sceau, fait la vaisselle dans une bassine et les fils électriques qui pendouillent partout au plafond feraient pâlir mon papa bricoleur. Cependant, trône immanquablement au milieu de tout ça l'indispensable télévision rugissante qui absorbe l'attention des filles. Dans une émission niaise comme j'en ai déjà aperçu beaucoup ici, kékés et bimbos en tenues fluos évocatrices participent à plusieurs genres d'épreuves auxquelles j'ai pas compris grand-chose. Le choc différentiel entre les deux côtés de l'écran me paraît hallucinant et, je dois l'avouer, m'attriste un peu. Je me demande ce qui peut bien passer par la tête de ces demoiselles alors qu'elles sont scotchées devant le programme.

En essayant de couvrir le bruit de la télé, je profite de la sympathie de Janet pour demander des informations sur mon parcours du lendemain. Elle commence à m'expliquer la marche à suivre, mais comme elle sent bien que je pige pas tout, elle me propose gentiment de m'accompagner dès le petit matin pour me montrer le début du chemin. Comme Pedro, elle me conseille aussi de prendre la route à l'aube pour éviter d'être grillé par le soleil. Le rendez-vous est fixé à six heures. Même pas peur ! De toute façon, je suis encore parti pour me coucher tôt. Mes paupières ont assimilé le décalage de l'aventure et je tombe déjà de sommeil, même après une belle journée à ne rien faire !

~ Vendredi – Dégringolade ~

Je suis presque à l'heure ! A peine cinq minutes de retard. Ca n'empêche pas pour autant Janet de venir à ma rencontre et nous nous croisons au beau milieu de la place. Ca tombe bien, elle voulait me présenter quelqu'un. Elle pointe un homme du doigt, un plus loin. Là, lui ! Avec le manteau jaune ! Il se trouve que ce matin, il prend la même direction que moi avec ses ânes et me propose de partager un bout du chemin. Génial, maintenant, j'ai encore moins de chances de me perdre. Seul ombre au tableau, le gars doit attendre le bus qui arrive à sept heures pour y déposer des affaires avant de décoller. J'aurais pu dormir une heure de plus...

Je demande à Janet s'il est possible de prendre un café en attendant, elle me propose un thé. Close enough, ça fera très bien l'affaire. Pendant que je sirote ma tasse, j'observe la cuisinière préparer sa soupe d'un œil curieux. Elle tranche des herbes, des légumes, des gros bouts de gras, des tripes même, puis les envoie tour à tour à bouillir dans sa grande marmite. Ici, au Pérou, les matins sucrés on connaît pas trop. Le petit déjeuner est un repas comme les autres et on le traite en tant que tel ! L'heure approche. Avant de partir, je propose quelques pièces à la señora pour le thé, elle ne veut rien entendre et me dit que c'est cadeau. C'est tellement agréable de trouver un endroit où on ne se sent pas assimilé à un porte-feuille ambulant ! Sur la place, je retrouve mon homme à l'entrée d'un magasin en train de s'enfiler des bières avec un compère. Original. Chacun sa boisson énergisante au réveil, j'imagine…

Ces gaillards me proposent de boire un coup avec eux. J'essaye de refuser poliment, mais ils insistent et j'accepte finalement de trinquer avec un petit verre, surtout pour leur faire plaisir. Non, j'essaie pas de passer pour plus sérieux que je ne suis, c'est simplement que la mousseuse aux aurores sans avoir rien avalé, c'est pas trop mon truc. Aller hop, dernière gorgée et c'est parti ! Le temps que mon guide finisse de papoter, récupère ses ânes et son cheval, s'arrête pour faire quelques courses, nous ne quittons le village qu'aux alentours de sept heures et demie. En abordant le chemin, je demande son nom à mon compagnon de route. Jesus, je voyage avec Jesus ! De mieux en mieux !

Nous partons bon train sous un soleil déjà généreux et longeons dès la sortie du village un chemin à flanc de montagne qui surplombe toute la vallée. Plus nous avançons, plus la vue se dégage et nous finissons par atteindre le mirador Toyja, peut-être l'un des paysages les plus impressionnants qu'il m'ait été donné de contempler. Depuis nos hauteurs, nous voyons les montagnes s'étendre à perte de vue et par endroit, notre regard plonge jusque dans les profondeurs du canyon deux kilomètres plus bas. Après un moment, Jesus me demande si je sais monter à cheval. Pas du tout ! Il répond alors en rigolant que c'est l'occasion d'apprendre. J'ai d'abord pensé à une blague, mais Jesus finit par s'arrêter devant une grosse pierre pour que je puisse enfourcher facilement la grande bestiole.

Il n'y a pas de rênes et pas d'étrier, seulement quelques couvertures pliées en guise de selle. Les premiers mètres sont difficiles. J'ai l'impression que chaque pas de ma monture va me faire tomber à la renverse… En plus, ce fichu canasson se montre bien plus téméraire que moi et a une fâcheuse tendance à aimer marcher les sabots juste au bord du précipice. « Agrippe-toi bien à la crinière dans les montées, penche-toi en arrière dans les descentes et tout ira bien » précise mon guide. Super, je vais peut-être pas mourir aujourd'hui ! Finalement, après quelques minutes, je détends un peu la prise de mes jambes et trouve mon équilibre. J'arrive même à apprécier ce décor vertigineux sans que mon cœur ne batte la chamade alors que le cheval me porte au pas le long du sentier qui file en direction de Picha, le petit hameau où Jesus habite. Après environ une heure de chevauchée de plus en plus détendue, l'homme me dit qu'il doit se dépêcher d'arriver à destination car il doit traire ses vaches avant midi. Il reprend sa monture, me précise que le chemin est toujours tout droit jusqu'à son villlage et m'invite à boire un coup avec lui quand j'arriverai à destination. Je le remercie pour la petite balade équestre alors qu'il s'en va au trot plus avant.

Je finis donc la route seul jusqu'à Picha, bourgade d'à peine une vingtaine d'habitants perdue dans les derniers plis de la montagne. Je ne parviens pas à retrouver Jesus, mais alors que je traverse le village un autre homme me fait de grands signes pour que j'approche de sa maison. Enchanté de voir passer un visiteur étranger, lui et sa famille me proposent de prendre une pause chez eux et me servent une chicha de maïs maison grumeleuse et bien plus fermentée que j'en ai l'habitude. Son goût est étrangement âpre mais pas mauvais pour autant après une matinée de marche dans un endroit aussi sec. La maison rudimentaire est faite de parpaings, de ciment et de taule. Au dehors, la mère de famille est occupée à gratter une carcasse de bœuf pour préparer sa soupe. Sur ce qui de loin paraissait être un fil à linge sèchent en fait de grosses tranches de viandes prisent d'assaut par des nuées de mouches. Je sors des fruits et un paquet de gâteau pour les partager avec mes hôtes. Ravi, l'homme me propose à son tour d'emporter quelques canchas avec moi. Il me dit que ces grains de maïs toastés constituent l'encas typique du paysan parti en montagne.

Après une demi-heure d'arrêt, l'homme m'acompagne jusqu'à la sortie de son hameau pour me montrer le chemin qui descend le canyon. Me voilà arrivé à la partie que j'appréhende le plus. Il faut dégringoler deux mille mètres dans ces abysses rocheux pour rejoindre Quechualla, le prochain village où j'ai prévu de passer la nuit. J'observe une dernière fois la vue d'en haut, le village de Picha dans mon dos, puis me lance à l'assaut de la pente. Le sentier est glissant et jonché de cailloux. Il suit le contour d'une montagne aride puis plonge à pic en contrebas. Je descends, je descends, je descends, je descends… Parfois assez vite, d'autre à tous petits pas quand je me retrouve sur des corniches abruptes. Il m'arrive même de me coller à la paroi et d'avancer en regardant mes pieds pour pouvoir continuer ma route. Rien de très dangereux, en vérité, mais je dois dire que je suis facilement impressionné par le vide.

Petit à petit le décor change. Les cultures verdoyantes se font de plus en plus rare et laissent place à un terre grillée parsemée de cactus. Les falaises prennent des teintes rouges et or et rapidement, la seule verdure que j'observe est celle qui suit le cours de la rivière tout en bas. Au détour d'une masse rocheuse, j'aperçois enfin ma destination : le petit pont suspendu permettant d'enjamber le torrent. Mais il est encore loin, très loin, tout petit vu de là où je suis. Alors je descends, je descends, je descends, je descends… Et mes jambes commencent à souffrir. Je m'offre donc une halte sur un plateau d'où la vue est grandiose pour déguster les restes de canchas et de fromage offerts par la famille de Picha. Puis je repars. Je descends, je descends, je descends, je descends… A chaque virage qui me permet de voir le fameux pont celui-ci paraît toujours aussi lointain. Je rassemble mon courage pour continuer jusqu'à un petit affleurement où je fais une nouvelle pause. A ce moment-là, je dois avouer que la motivation commence à me quitter et qu'il me tarde d'arriver à bon port.

Je largue mon sac et m'allonge sur une pierre pour me reposer quand je suis tout à coup surpris par un bruit sifflant juste au-dessus de ma tête. En levant les yeux en l'air je n'ose pas y croire. Un énorme oiseau noir vient de passer à quelques mètres de moi à peine. Je regarde alentours et en voit d'autres. Deux condors, trois condors, quatre ! Ils tourbillonnent dans les airs en arpentant les courants, s'éloignent, montent et redescendent dans ma direction. Quand ils passent tous près, j'entends le bruit du vent s'engouffrer dans leurs larges ailes et peut même voir leur plumes vibrer. Jamais je n'avais vu ces bestioles d'aussi près ! Ce moment est vraiment fort en émotion. Dans cet environnement inhabituel et silencieux, je me sens si proche de la nature et des rapaces en vol que j'ai l'impression de faire partie de leur danse, libre, insouciant. Cela me redonne le courage de continuer mon chemin et bien sûr, je descends, je descends, je descends, je descends… Puis enfin, le pont semble se rapprocher. La pente est de moins en moins raide et je finis par atterrir après trois heures de chute libre dans le fond du canyon où je retrouve un peu de fraicheur et de verdure.

Le pont ! Haha ! Il est là, il est beau, tellement beau ! Je m'arrête au-dessus de la rivière pour l'observer couler au loin. Un intense sentiment de satisfaction s'empare de moi. Je l'ai fait ! Je suis arrivé à pied au fond du canyon le plus profond du monde et le village de Quechuallua n'est plus qu'à quelques minutes de marche. Je fais un dernier bisou au pont (qu'est-ce qu'il est beau ce pont) et emprunte le sentier qui remonte sur l'autre versant. Rapidement, j'atterris dans une charmante oasis où se massent des arbres fruitiers par centaines. Je suis un mur de pierre jusqu'à la place centrale du village pour tenter de trouver la maison de Yané que l'office du tourisme m'avait indiquée pour passer la nuit. Le village est pratiquement désert mais je finis par trouver une âme vivante pour m'indiquer l'endroit que je cherche. Yané est une femme très accueillante d'une cinquantaine d'années. A peine arrivée, elle me sert le meilleur jus d'orange que j'ai jamais bu. A cause du contexte, sans doute, mais aussi sûrement parce que les fruits venaient tout juste d'être cueillis. Cinq minutes plus tard, la femme revient et me tend une énorme mangue. Même topo. C'est le délicieux goût sucré de la victoire.

Yané est tellement sympathique que nous faisons rapidement connaissance. Elle me dit qu'elle aime recevoir des étrangers car son mari travaille aux champs toute la journée et que cela lui permet de voyager un peu, indirectement. Très vite, elle s'inquiète aussi de savoir que j'ai fait de ma femme, car pour elle il semble inconcevable de voyager seul à vingt-neuf ans. Elle me propose de rester sur place la journée du lendemain pour l'aider dans son travail quotidien. Quechualla est un endroit si atypique et surprenant que j'accepte presque instantanément. Un jour sans trop crapahuter trop sera des plus utiles pour reposer mes jambes !

Encore une fois, la chambre est rudimentaire, mais un bon lit est environ tout ce que je désire à l'heure actuelle. La journée s'achèvera tranquillement sur une délicieuse soupe préparée par Yané et le plaisir de la chaleur du soir dans les tréfonds tropicaux du canyon de Cotahuasi. Je ne crois pas m'être jamais senti aussi perdu quelque part, et en même temps aussi sûr d'être là où j'ai envie d'être.

~ Samedi – Auprès de mon arbre ~

Je pensais que cette journée serait paisible et reposante. Erreur ! Yané possède d'innombrables vergers répartis autour de Quechualla et évidemment, rien n'est plat. Nous quittons la maison tôt le matin et escaladons le canyon pendant une bonne demi-heure pour rejoindre les cultures les plus éloignées. Le but : ramasser tout ce que l'on peut possiblement ramasser. Sur le chemin, nous récupérons trois mules pour nous aider à charrier notre butin. Nous atterrissons ensuite dans un champ rempli d'orangers et Yané me demande si je peux grimper aux arbres. Pour un autre jus comme hier, je veux bien ramasser toutes les oranges qui trainent ! Après la cueillette, nous prenons une longue pause dans l'herbe, appuyés contre les arbres, tandis que Yané me raconte les histoires des autres voyageurs qu'elle a accueilli ces derniers mois. Pour moi, c'est un moment hors du temps.

Aux alentours de onze heures nous commençons à redescendre et faisons un arrêt dans une maison isolée en bordure de chemin. Yané me dit qu'elle a de la famille ici. Nous buvons d'abord un grand verre de chicha, encore plus corsée que la dernière fois, et restons pour manger une soupe absolument délicieuse si l'on oublie le gros bout de viande séchée qui flotte au milieu. Quand je vois le reste de la barbac pendue à un fil à linge au-dessus de ma tête, je ne peux pas dire que cela me mette spécialement en appétit… Je parviens à en croquer quelques bouts pour la forme mais laisse le reste au fond de mon assiette. Cela fait rire mes hôtes qui s'empressent de se disputer le bout de gras.

Nous redescendons ensuite jusqu'à la rivière pour traire et faire boire les vaches, puis ramasser de quoi nourrir les cochons d'inde. Le cochon d'inde est un plat très populaire au Pérou, et dans ces coins reculés, chaque maison à sa petite cage à rongeur. Le reste de l'après-midi sera également occupé à la cueillette. Encore des oranges, des avocats, des bananes, des mangues… Je suis vraiment surpris par la quantité de terre que Yané possède. Et ce coup-ci, pas de mule pour nous aider à tout remonter jusqu'à Quechualla.

Lorsque la nuit se pointe, je me retrouve aussi épuisé que la veille mais heureux d'avoir partagé pour une journée une vie de local. C'est encore une existence qui se démarque de nos habitudes. Une vie qui s'étire de l'aube au crépuscule entre le travail aux champs, le soin de bêtes et l'entretien de la maison. Ce qui pour moi représente un fantastique moment d'évasion est un quotidien physique et difficile pour ceux qui m'ont accueilli chez eux. Les moments de liberté se font rare et quand vient le soir, on se couche dès la fin de la soupe pour recommencer au petit matin. Je me rappelle comme Yané m'a mis mal à l'aise quand elle m'a demandé combien je gagnais lorsque je travaillais en France, avant de partir voyager. L'équivalent en soles de nos salaires mensuels lui aurait permi de vivre une année entière.

~ Dimanche – Retour à la civilisation ~

Aujourd'hui, Yané doit se rendre à Cotahuasi pour affaires. Elle doit donc attraper un bus près de Velinga aux alentours de neuf heures. Il y a une bonne heure de marche entre Quechualla et Velinga. Vous devinez la suite ? Nous partons aux aurores ! Dès le départ, alors que nous approchons de la rivière, Yané me stoppe net. « Une voiture ! C'est la première fois que je vois une voiture venir jusqu'ici ! » La route qui longe le fond du canyon est encore en construction et seulement couverte de gravats. Elle n'apparait pas sur ma carte. Au lieu de prendre le brave chemin des incas qui serpente autour de la rivière, nous empruntons donc une large route non goudronnée et ratissée par des pelleteuses. La vue sur les montagnes est toujours aussi belle, mais je m'attendais tout de même à un autre type de rando.

J'avais prévu de passer mes deux derniers jours à remonter le canyon à pied jusqu'à Cotahuasi. En découvrant le chemin, je décide finalement de monter dans le bus avec Yané pour rentrer le jour même. Tant pis pour le détour, il me faudra repasser par Arequipa avant de continuer ma route. Je demande simplement qu'on me dépose un peu avant d'arriver à destination pour jeter un œil sur la cascade de Sipia qui soi-disant en vaut la peine. Je finirais ensuite le chemin à pied jusqu'au chef-lieu du canyon en deux longues heures de marche sous un soleil cuisant.

Arrivé à Cotahuasi, j'achète un ticket pour le bus de dix-huit heures qui rentre à Arequipa. Cela va encore me faire arriver à trois heures du matin sur place, mais je n'ai pas vraiment d'autre alternative. Peu importe, je connais bien la ville et je sais que ma précédente auberge y était ouvert toute la nuit. Les neuf heures de bus retour seront bien plus plaisantes qu'à l'aller puisque la fatigue causée par cette aventure bien remplie m'aide à y dormir tout le long !

Cette semaine en solitaire m'aura appris beaucoup de choses, en plus de savoir me servir du retardateur de mon appareil photo :) Depuis mon anniversaire à Cuzco, je voyageais seul, mais sans jamais l'être vraiment. Entouré de mes amis hippies, l'avancée se faisait au fil du groupe. A cotahuasi, livré à moi-même, j'ai ressenti le plaisir de l'exploration individuelle perdu dans des endroits reculés où le contact avec la population locale devient crucial. Ainsi, j'ai trucidé les derniers démons persistants à l'idée de n'avoir plus personne sur qui compter et grandement amélioré mon espagnol !

Il me semble que cette étape est celle qui m'a donné le plus de confiance en vue d'un périple encore incertain. Voyager seul n'est pas aussi inquiétant qu'on peut le penser. C'est une porte ouverte a des centaines de rencontres impromptues et à des moments de spontanéité incroyables. De retour à Arequipa, j'avais plus que jamais l'impression que la vie m'appartenait et que le meilleur restait encore à venir. Dans cette nouvelle peau, j'avais hâte de continuer vers le nord pour découvrir tout ce que le Pérou avait encore à offrir et me laisser surprendre par tant d'autres personnes sur le chemin.

Chemin Parcouru

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