XII. Panamericana

Le 31 octobre 2016

Au départ, j'avais envie de passer partout. On entend tellement de récits quand on voyage qu'il est difficile de résister à cette gourmandise géographique. « Cette ville-ci est géniale, ce parc-là est magnifique, cette rando en vaut vraiment la peine… » Avec ça, le tracé de mon itinéraire s'annonçait comme un véritable casse-tête brodé d'indécision. En plus, je ne peux pas vraiment dire que j'ai l'organisation débordante ! Ainsi, après deux mois passés à toute vitesse au sud du Pérou, j'ai réalisé que je ne pourrai certainement pas tout découvrir. J'ai d'abord eu bien du mal à accepter cette idée, mais j'ai rapidement compris que c'était pour le mieux. De toute manière, à la maison ou en voyage, on ne peut jamais explorer tout ce dont notre monde recèle. Faire la paix avec cette pensée, c'est aussi s'offrir une part importante de sérénité. En réalité, je préfère m'en remettre à l'intuition et me laisser porter par les évènements, quitte à m'attarder plus longtemps que prévu là où l'air me semble meilleur et passer d'autres lieux sous silence.

Ce que j'aime le plus dans ce type d'errance, c'est à quel point les choses peuvent s'agencer d'elles-mêmes pour peu qu'on prenne le temps de lâcher prise et d'être plus attentif à ce que la vie a à offrir de savoureux. Le parcours s'en retrouve alors jonché de personnes, de signes et de coïncidences qui nous mènent exactement là où l'on a besoin d'être. Je me suis débarrassé de mes guides de voyage, ces gros bouquins qui pesaient lourd et prenaient une place inutile dans mon sac. Je ne les avais pas ouverts depuis ma séparation avec Laurence. En revanche, j'ai accumulé une bonne pile de notes sur les régions à venir, grappillées au fil des rencontres avec ceux qui semblait partager ma longueur d'onde. Après mon séjour à Cotahuasi, j'étais une fois de plus de retour à Arequipa et voila que la providence m'offrait déjà une nouvelle et délicieuse coïncidence.

Il devenait urgent que je continue vers le nord. Mon plan était de tracer jusqu'à Ica pour faire une brève halte à Huacachina, cette fameuse oasis au milieu du désert, puis rapidement rejoindre Lima, la capitale. Je me suis donc installé à une table de mon auberge avec mon petit PC dans l'idée de chercher le meilleur moyen de procéder. Je venais tout juste de lancer ma recherche quand Carlos s'est assis en face de moi. J'apprends rapidement que ce jeune baroudeur colombien sillonne les routes de l'Amérique du Sud depuis le début de l'année à bord de sa Citroën Berlingo amoureusement prénommée Gloria. Sa prochaine étape ? Faire une brève halte à Huacachina, puis rapidement rejoindre Lima. J'ai tout de suite refermé le clapet de mon ordinateur. Dès le lendemain matin, nous étions sur la route.

Carlos avait vingt ans et tâtait déjà pas mal de la photographie, dont il avait fait son activité jusque-là. Il trimballait avec lui un objectif qu'on aurait facilement pu confondre avec un bazooka. Quand on voyage en voiture, on peut se permettre ce genre de choses. En plus de sa propre langue, mon jeune conducteur parlait l'anglais à la perfection et le français autant que moi l'espagnol, ce qui a donné naissance à des conversations trilingues plutôt animées. Il faut dire que le premier jour, nous avions neuf heures à tuer à bord de la glorieuse Gloria ! Peu de temps après la sortie d'Arequipa, suite à un large embranchement, nous avons rejoint la fameuse panaméricaine. Carlos me dit alors que ça y est, à partir de là, son tracé va se limiter à cette seule et même route jusqu'à son retour à Bogota, sa ville natale.

La panaméricaine est, à proprement parler, un réseau routier qui relie différents grands axes et traverse toutes les Amériques, de la Terre de Feu jusqu'en Alaska ! En réalité, la connexion n'est pas totale puisque la circulation n'est toujours pas possible au niveau du bouchon du Darién, un no man's land marécageux situé à la frontière entre le Panama et la Colombie. J'ai d'ailleurs été surpris d'apprendre que pour connecter les continents nord et sud, la seule solution actuelle est de prendre un bateau. Mais au Pérou, la panaméricaine se résume à une longue artère qui longe toute la côte du Pays et dont la moitié sud parcours principalement des terres arides et désolées.

J'étais loin de me douter que la côte sud péruvienne pouvait être aussi désertique. Du sable et des cailloux, rien que ça, sur des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres ! Nous avons vite rejoint le pacifique et longé celui-ci vers le nord. La panaméricaine à beau être longue, très longue, elle n'en est pas moins étroite par endroit et fais parfois des tours et des détours le long des massifs infertiles qui croisent son chemin. Nous avons souvent fait des haltes pour un encas ou un brin de repos le long des villages qui bordaient notre trajet, des endroits encore peu développés, austères, où le gringo est une denrée rare. La plupart des voyageurs rejoignent Ica d'une traite en bus et ne s'arrêtent pas dans ces coins inhospitaliers. Cette escapade fut donc pour moi une nouvelle expérience de découverte des profondeurs du pays.

Après la nuit tombée, mon conducteur a commencé à fatiguer et m'a demandé si je me sentais opérationnel pour prendre le volant. Pour lui, le permis international n'avait pas vraiment de valeur (quand nous avions loué une voiture à Atacama, le papier ne m'avait même pas été demandé). En plus, Carlos m'a précisé que sur son continent la police se montre beaucoup plus tolérante si l'on a le bon goût de glisser un billet ou deux lors des contrôles. Il en avait lui-même fait plusieurs fois l'expérience au cours de son voyage, alors qu'il transportait plus de personne qu'il en avait normalement l'autorisation (Gloria n'avait pas de sièges à l'arrière). C'est un fait visiblement connu, la police sud-américaine a la patte un peu trop graisseuse. Sauf au Chili, paraît-il. Là-bas, j'ai entendu, la tentative de corruption vous mènera droit en cellule !

Il était presque une heure du matin quand nous avons atteint Ica. De là, une petite route filait droit au cœur du désert et permettait de rejoindre l'oasis de Huacachina en quelques minutes à peine. Nous nous sommes garés dans une rue à l'improviste et je suis parti à pied chercher l'emplacement de l'auberge qu'on m'avait conseillé plusieurs fois auparavant. Bonne nouvelle, celle-ci était à un paté de maison à peine ! Mauvaise nouvelle, après moult acharnement sur la sonnette, personne ne m'a répondu. Il faisait nuit noire, les rues étaient désertes, et voila que plusieurs chiens errants pas tout à fait mignons commençaient à rôder dans les parages.

Ca, c'est autre chose de typique en Amérique du sud. Des chiens errants, il y en a partout. Je me souviens de cette balade à Cafayate avec Laurence ou nous avions accumulé pas moins de six compagnons canins qui nous suivaient à la trace le long du chemin. Impossible de s'en défaire ! Eux aussi doivent penser que les étrangers sont de bonnes poires. D'abord, on ne s'en méfiait pas trop, mais depuis qu'une meute s'était montré agressive envers nous à Samaipata, en Bolivie, je n'étais quand même pas toujours rassuré. Un autre voyageur rencontré à Sucre nous avait raconté comment il s'était fait attaquer à Huaraz et avait par la suite passé son temps à l'hôpital pour un traitement intensif contre la rage. Bref, sans vouloir sombrer dans la parano, à la vue d'une bande de cabots vagabonds en pleine nuit, j'ai souvent la pétoche !

C'est justement ce qui est arrivé ce soir là à Huacachina : j'ai eu bien la pétoche. Un gros chien s'est approché et à commencé à m'aboyer dessus avec un air belliqueux, retroussant ses babines sur une longue rangée de canines. A pas rapides, je suis retourné trouver asile dans les flancs de Gloria. « Zou ! Emmène-nous loin d'ici » ai-je lancé à Carlos en rigolant. Ce dernier tourna la clé de contact. Tous les voyants de la voiture se mirent à clignoter aléatoirement, mais pas le moindre toussotement de démarreur, rien. Gloria venait de nous lâcher au pire moment. Par la fenêtre, on pouvait toujours voir la bête renifler la carrosserie tandis que ses potes de la rue accouraient. On a essayé de rire de la situation, un petit peu, mais la tension restait palpable.

« Le tout, c'est de pas montrer qu'on a peur, m'a dit Carlos. Sûr qu'il ne va rien nous arriver de méchant. » Nous avons donc rassemblé notre courage pour ouvrir les portières et pousser Gloria quelques rues plus loin, là où le village était encore un peu animé. Les chiens nous ont suivi en aboyant mais ce sont finalement assez vite désintéressés. Plus de peur que de mal donc, mais on ne peut pas dire que ma première impression de Huacachina fut brillante ! En plus, on a rôdé un petit moment avant de trouver un hôtel pouvant nous accueillir. Tous les bons plans étaient complets. Après tant de route, nous avons échoué chacun dans notre lit en un instant. Au petit matin, dès que je suis sorti de la chambre, mon premier regard me laissa bouche bée.

Face à moi, juste de l'autre côté de la rue, un immense mur de sable nous masquait la vue. Ce pan de dune abrupt devait bien culminer une centaine de mètres au-dessus de nos têtes. Je me suis demandé comment le sable n'avait pas encore englouti l'Oasis. Nous avons ensuite tourné un peu en ville à la recherche d'un petit déjeuner. Huacachina se résume à un point d'eau entouré de palmiers et envahis de pédalos, autour duquel n'ont su pousser que des hôtels et des restaurants par dizaines. On m'avait dit que la principale activité était de faire un tour en buggy dans le désert et de s'essayer au sandboarding. Parait-il que c'est vraiment génial. Pourtant, je ne sentais pas cet endroit, je n'avais pas très envie d'y rester. Un peu trop touristique pour moi sans doute. J'ai alors dit à Carlos que je continuerai la route avec lui le jour même jusqu'à Lima. Nous avons simplement décidé de prendre la matinée pour escalader ce monstre de dune et de repartir aussitôt vers d'autres horizons.

N'empêche, grimper dans le sable, c'est pas aussi simple qu'on le croit ! Quand on voit ça dans les films, on ne se rend pas compte de la difficulté. Chaque pas est pesant et semble vous faire redescendre autant que monter. Nous sommes arrivés au sommet à bout de forces, mais la vue en valait la peine. On pouvait alors voir d'un côté la limite du désert et la ville d'Ica entremêlée de dunes improbables, de l'autre côté le désert s'étendre à perte de vue. La redescente fut bien plus drôle en revanche. Il suffisait de se laisser glisser. Arrivés en bas, il nous a fallu dix minutes pour nous débarrasser de tout le sable que nous avions sur nous. Grâce à notre ami Google, nous avons appris que le problème des voyants fous était commun sur les Berlingos et qu'il suffisait de débrancher puis de rebrancher la batterie pour s'en défaire. La mécanique parfois, je comprends pas bien la logique. Mais bon, ça a fonctionné comme un charme. Le temps d'une glace de célébration et nous avons repris le chemin.

Nous avons un peu moins roulé le second jour et avons atteint Lima à la tombée de la nuit, vers six heures. Sur le moment, j'étais heureux à la perspective d'une longue soirée bien tranquille, mais c'était sans compter sur la circulation démente dans les entrailles de la capitale. Depuis la périphérie de la ville, il nous a fallu une heure et demie pour rejoindre notre quartier de résidence ! On n'est pas encore au même niveau de folie que les grandes villes asiatiques, mais on s'en rapproche. La civilité au volant à Lima n'est pas un mot d'ordre. C'est que si on commence à être courtois en roulant, on ne va nulle part ! J'étais bien content que ce soit Carlos qui conduise, car Bogota l'avait déjà habitué à ce genre de trafic épouvantable.

Autant le dire, j'avais une bien mauvaise de Lima avant d'y arriver. Lima la grise comme on l'entend souvent. « Une ville moche, chaotique, dangereuse, sans grand intérêt touristique. Un bon resto, quelques musées… On y reste pas plus de deux ou trois jours. » Voici les échos parvenus à mon oreille avant mon passage. C'est vrai que Lima est grise, surtout à cause de la chape nuageuse qui recouvre son ciel autour des mois de juillet et août. Je n'y ai jamais aperçu le soleil. Deux quartiers voisins y sont réputés touristiques et relativement sûrs : Miraflores et Barranco. Miraflores, c'est le quartier bourgeois. Le quartier où on trouve les grands hôtels, les centres commerciaux, les fast-foods habituels, les bars, les boites, ainsi que deux ou trois flics à chaque coin de rue. Barranco, c'est le quartier bohème, là où l'on croise les petits artisans, les bons restos, les musiciens de rue et une chouette promenade qui longe la côte. En vrai, je suis très peu sorti de ces deux zones, ce qui ne m'a pas empêché d'apprécier mon séjour à Lima.

Mais ne vous fiez pas à mes photos. Gardez à l'esprit que je n'ai daigné dégainer mon appareil que dans les endroits ouvertement tranquilles. Les quelques excursions "hors limites" que j'ai faites m'ont montrées, principalement à travers des vitres de taxis, que le reste de cette immense jungle urbaine pouvait prendre un air froid, tendu et inaccueillant. En journée, le centre-ville vaut cependant la peine d'être visité. Il est vivant, coloré et fort d'une architecture coloniale parfois resplendissante. J'ai également été enchanté par le Parque de las Aguas au coucher du soleil, splendide petit coin de verdure au milieu du béton où treize belles fontaines se côtoient sous des projecteurs prenant toutes les teintes de l'arc-en-ciel. Chaque jour, aux alentours de dix-neuf heures, on peut y voir un spectacle son et lumière qui en vaut le détour.

Loin de l'image morne et repoussante que j'en avais, je suis pour finir resté une dizaine de nuits à Lima. Un temps qui, je l'avoue, a été plus dédié à la rencontre et à la fiesta qu'à la découverte culturelle... Parce qu'il fallait bien aussi que je continue mon petit tour d'horizon des bières péruviennes ;) Quant à Carlos, qui connaissait déjà la ville, il est reparti dès le premier jour vers le nord pour rejoindre sa contrée natale. Moi, le soir du dimanche quatre septembre, j'ai pris un bus seul pour Huaraz. A ce stade, j'étais en plein milieu du pays et il me restait tout juste deux semaines sur mon permis de séjour péruvien. Tant pis, la sympathie de ce jeune homme avec qui j'ai partagé une virée sur la panaméricaine a encore renforcé mon envie de découvrir la Colombie, ce qui tend à m'attirer de plus en plus rapidement vers le nord. Oui, la Colombie est sans conteste le pays dont j'ai entendu le plus de louanges de la part des voyageurs de tous bords.

Au départ, j'avais envie de passer partout. En fait, je crois que je vais me contenter de passer partout où j'en ai envie ! Avec le recul, mon inquiétante tendance à ne rien prévoir m'aura porté sur des routes dont je ne regrette pas le moindre kilomètre. A ce stade, je me dis que c'est une expérience à poursuivre... Ojalá !

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