V. Magma, lithium et paracétamol

Le 29 mai 2016

Au départ, le Chili, c'était pas tellement prévu sur notre route. Après l'Argentine, on devait filer au nord vers le poste de frontière de Villazón pour monter dans un joli train au coût ridicule qui nous aurait emmené droit sur Tupiza, en Bolivie. Mais ce train, on n'en verra jamais la couleur ! Entrainés par les témoignages des autres voyageurs, on a vite compris qu'il serait dommage de passer si près de la région d'Atacama sans l'inclure dans notre parcours. En plus, Laurence commençait malgré elle à se faire une raison : tant pis pour le programme, quitte à rogner un bout de Pérou sur la fin, allons nous faire cuire encore un peu la couenne sous les chaleurs de San Pedro !

Ainsi, on m'avait vendu la zone la plus aride du globe. Quelle surprise, juste avant d'arriver, de contourner des sommets enneigés, d'appercevoir les bosquets de la forêt de Tambillo au creux de la plaine et d'entendre parler de cette réserve nationale où trois espèces de flamants roses batifolent gaiement dans les lagunes d'un salar aux proportions démesurées. Grand naïf que je suis, je me voyais déjà piétiner des dunes de sables aux airs de Sahara en mode grand explorateur du désert... Que nenni ! J'ai donc demandé à notre ami Google d'éclairer ma lanterne sur le pourquoi du comment.

Le désert d'Atacama désigne en fait un vaste territoire (environ cent mille kilomètres carrés) coincé entre la fosse océanique du même nom et la Cordillère des Andes, et plus spécifiquement une barrière de volcans dont certains avoisinent les six mille mètres d'altitude. Parmi eux, le volcan Láscar est aujourd'hui connu pour être le plus actif du pays. Y'a tout un topo complet sur Wikipedia, auquel j'ai pas compris grand-chose, mais pour faire simple ces conditions géologiques particulières font qu'il pleut très peu sur Atacama et que les durées d'ensoleillement y sont à faire pâlir un cactus. Avec ça, quelques endroits précis remportent la palme du plus faible taux de précipitation et de la plus basse densité de végétation sur la planète. Et paf, les égyptiens peuvent aller se rhabiller !

La base touristique locale, c'est donc San Pedro de Atacama, et ici, "touristique" n'est pas un mot en l'air. Si le village ne compte que cinq mille habitants, ça ne l'empêche pas de fourmiller jour et nuit de hordes de vacanciers du Chili et d'ailleurs venus eux aussi découvrir les paysages martiens des environs. A tous les coins de rues, des agences de voyages proposent des tours en minibus, en jeep, en vélo, des visites de salars, des ascensions de volcans, des découvertes de lagunes reculées, des promenades autour de champs de geysers ou des sessions trempettes dans des eaux thermales naturelles... Il y en a tellement qu'on se sent rapidement perdu, pris pour de la chair à pognon par les gobe-touristes aguerris.

Du coup, au diable les guides et les tour operators, on a décidé de se débrouiller seuls avec l'aide précieuse de nos deux camarades français, Simon et Anna, avec qui on partage plus ou moins notre chemin depuis Cafayate. Pour commencer, une simple location de vélos nous permet d'aller découvrir par nous-même la Valle de la Luna, moyennant une treintaine de kilomètres à jouer des pédales sous un cagnard cognant. Là, on se rend vite compte qu'on ne nous avait pas menti sur les taux d'humidité, ou plutôt le potentiel sécheresse… Une petite côte de rien du tout et déjà les gorges cramment, les lèvres se crevassent et nos mains se mettent à prendre ces allures de cuir de croco. Qu'à cela ne tienne, le jeu en valait la chandelle.

Bonne nouvelle, il fait beau sur la lune ! Même si jusqu'au bout de l'horizon, on n'y observe pas la moindre pousse d'herbe séchée, pas la moindre touffe de bouillasse vénéneuse ni même la moindre bestiole rampante. Tout n'est que croûte désolée et cristaux de sel durcis qui craquent sous les semelles et réduisent la vie organique à son strict minimum. Des clans de lichens et des colonies de bactéries, et c'est à peu près tout !

Une nuit rafraichissante et une consommation démente de labello plus tard, nous voila envolés dans un van de location pour explorer un peu plus loin ces paysages enfouis entre les volcans. A bord de notre petit combi coloré évoquant le bon vivant de Marylin, on aura parcouru presque cinq-cent kilomètres en deux jours pour multiplier les visions de décors aliens pas toujours très accessibles, mais qui tiennent incontestablement leurs promesses extra-terrestres.

Je retiens entre autres la scène envoûtante du Salar de Talar, où le magma solidifié en plaques poreuses rouge de gris côtoie les teintes opales et turquoises d'une lagune égarée, le tout encerclé de montagnes aux dégradés si lisses qu'on pourait croire observer une peinture figurative. Les vents n'y sont vraiment pas coopératifs, on s'y caille sévèrement, l'altitude nous prend les poumons et notre peau nous insulte... mais pour visiter une autre planète sans décoller du plancher des lamas, on conscent au sacrifice ! Et que dire de ce panneau croisé sur la route qui mentionnait en bel espagnol « danger, zone d'éruption volcanique » ? Celui, là, je me souvenais pas de l'avoir appris quand j'ai passé mon code.

Au premier soir de notre virée nous avons trouvé un endroit pour camper au milieu de nulle part, in extremis avant le coucher du soleil, au bord d'un chemin qui longe le vaste Salar d'Atacama. Prendre l'apéro à la lueur des frontales et dormir dans une petite tente sur le toit d'un van à l'orée du désert, voila une autre expérience à retenir ! C'est aussi le meilleur moyen de choper une bonne crève... Tomber malade à l'endroit le plus aride du monde, ça paraît bien ironique, mais cette pampa là ne fait pas exception à la règle : dès que le soleil disparait, l'air se glace et on regrette un instant nos doux coins de cheminées.

Là-dessus, le lendemain, ce fut assez violent de taquiner les quatre mille huit-cent mètres d'altitude pour aller mater le Salar de Pujsa, où les bourrasques de froid étaient encore moins clémentes que la veille. Mais saucissonné par trois couches de mérinos, de duvet et de gore-tex, j'ai tout de même réussi à profiter du spectacle entre deux frissons. Est-ce que j'hallucine à cause de la fièvre ou est-ce que mes yeux voient tout en aquarelle ? Non non, c'est bien les montagnes qui sont faites comme ça ! Ah ben alors, ça valait le coup de pas encore m'être évanoui ^^

En contrebas, dans la cuvette de San Pedro, le Salar d'Atacama offre aussi la possibilité de s'immiscer dans les étendues désertiques pour découvrir la Laguna Chaxa, où nos amis les piafs fushias fluos se perchent par centaines en équilibre sur leurs brindilles de pattes. Je ne sais plus par quelle phénomène étrange les lagunes arrivent à se former à cet endroit (mon cerveau n'était plus apte à intégrer les explications), une histoire de ruissèlement, de nappes phréatiques et de capilarité du sodium toussa toussa… J'ai au moins retenu que de là proviennent les deux tiers de la production mondiale de lithium, mais avec la quantité de salars cités jusqu'ici, ça n'est qu'à moitié étonnant. La prochaine fois que vous brancherez votre iPhone, pensez-y, sa batterie recèle peut-être d'une pincée d'Atacama !

Les deux jours suivants, retour à notre hostel de San Pedro et, pour moi, glandouille dans les règles de l'art le temps de retrouver des bronches en bon état de fonctionnement. Le temps aussi de choisir, parmi la foule d'options disponibles, la compagnie qui nous enmènera bientôt visiter l'immense altiplano d'Uyuni. Cette excursion là, pas moyen de s'y lancer autrement que par le biais d'une agence. Enfin, pour être franc, c'est surtout Laurence et Simon qui se sont coltinés la corvée de prospection. Pendant ce temps, je roupillais et rattrapait mon retard sur mes séries préférées en me gavant de doliprane.

Demain, on se lève aux aurores pour se laisser embarquer en minibus jusqu'à la frontière bolivienne où un 4x4 doit nous attendre pour nous faire traverser à son tour le plus grand salar du monde. Oui, par ici, on tend à s'habituer aux superlatifs ! C'est certain, on n'a pas encore fini d'avaler des kilomètres de décors salés. Après, c'est peut-être un coup monté des boliviens, mais l'étape suivante guidera nos pas vers… la ville de Sucre !

Chemin Parcouru

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