VIII. Le groove de l'empereur

Le 4 septembre 2016

Cuzco ! Ville emblématique du Pérou, et à l'instar d'Uyuni ou d'Iguazu, un point marqué d'une épingle luisante sur notre itinéraire. Pour Laurence, c'était aussi l'ultime étape du voyage avant Lima puis le retour à la casa, et pour moi, bientôt le début d'une nouvelle aventure en solitaire. Que ce soit au crédit d'un vieux dessin animé, pour ses activités touristiques ou pour son emplacement idéal dans la vallée des incas, nombreux sont ceux qui ont un jour entendu parler de Cuzco, et surement bâtit leur propre image de la mystique cité du soleil. Tous les témoignages des voyageurs s'accordaient à dire qu'on allait s'y plaire, s'en enfourner plein les pupilles, ce qui ne manquait pas de polir encore davantage les dorures de notre imagination. Autant dire que la barre de nos attentes était à faire fantasmer monsieur Fosbury…

Trente minutes à peine après avoir quitté Copacabana, nous passons déjà la frontière péruvienne. Le son du tampon de la douane sur mon passeport encore tout gondolé par les averses argentines s'accompagne d'une excitation palpable. Bienvenu au Pérou ! Oui, on va tâcher d'y venir bien. Il nous faudra trois heures de bus pour rejoindre Puno, puis huit heures supplémentaires avant que notre carosse se gare enfin sous les néons blafards du terminal terrestre cusquénien. « Euh attend… on n'était pas censés arriver à six ou sept heures, bercés par un doux lever de soleil de circonstance ? » (Bon j'avoue, en vrai je parle pas comme ça, c'est pour l'histoire).

Aïe, mauvais calcul, il est que quatre heures du matin ! La gare n'est pas des plus accueillantes, même étonnamment bruyante, on n'a pas de plan, pas de point de chute, et l'excitation de la veille a fini par laisser place à une pure et simple envie de continuer à ronfler. Du coup, on décide de pas trop se triturer la cafetière. On attrape le premier taxi qui passe, on se laisse séduire par le confort moelleux d'une banquette arrière et on pointe gentiment l'index sur la première auberge qui vient dans le guide. « Aqui, por favor. » Il ne nous en faut pas plus pour nous retrouver une quinzaine de minutes plus tard dans le centre historique de Cuzco. Evidemment, on aurait dû se douter que la première auberge qui vient dans le guide serait complète. « Putain, on se les pèle dans ce pays, non ?! » (voila, ça ça ressemble un peu plus à comment je parle dans la vraie vie). En plus, on est dans la nuit de samedi à dimanche et autour de nous errent déjà les premiers poivrots du pavé, entrainés par des râles de chansons paillardes dans la langue de Cervantes, mais certainement pas avec le même style.

Alors quoi ? C'est déjà l'heure de déchanter ? Non ! Le réceptionniste nous indique une autre auberge un peu plus haut, au coin de la rue. On y traine péniblement nos guibolles engourdies. Ca a l'air pas trop cher. On sonne. Suspens. Y'a quelqu'un ? Oui ? Ouf ! Y'a de la place. Mais pas de bol, le check-in ne se fait pas avant treize heures. Bon, on nous offre gentiment de terminer notre nuit sur les canapés de la cour intérieure, c'est déjà ça. Sauf qu'on se les pèle au dehors, je le redis parce que c'est vrai, on se les pèle sévèrement. Laurence déballe vite fait son sac de couchage, et moi qui n'en ait pas, je reste juste là sur la banquette d'en face, à frissonner de jalousie.

Tiens, une première âme descend les escaliers qui viennent des dortoirs. Mais qu'est-ce qu'il fait là lui ? On n'a pas idée de se lever à une heure pareille ! Il veut juste nous narguer ou quoi ? En réalité très gentil, ce garçon nous apprend que c'est l'horaire d'usage pour partir faire le trek du Salkantay. Quatre jours intenses de rando à travers les montagnes qui conduisent droit vers le Machu Picchu. Courageux le bonhomme ! Moi, pour l'heure, je ne peux faire que penser à ma prochaine royale grâce mâtinée.

Le temps passe et je ne ronfle toujours pas. Progressivement, l'aube se dévoile et la terrasse se remplit de résidents à l'affut d'un petit déjeuner. Laurence se retourne, ouvre un œil timide, je saute sur l'occasion. « On sort se trouver un casse-croûte de consolation ? ». Première bonne surprise, notre auberge improvisée est à cinq minutes à pied de la grande place du centre, et c'est beau, c'est très beau !

Le square immense est serti de petites arches de pierre qui abritent toutes sortes de commerces. Restaurants, boutiques de souvenirs et agences de voyages s'entremêlent à foison en une jolie floraison de couleurs sous les premiers rayons de l'astre du jour. En face, une imposante cathédrale nous surplombe et annonce une architecture pas franchement désagréable. Au milieu de tout ça, des pelouses verdoyantes clairsemées d'arbres font honneur à une reluisante statue de Pachacutec perchée sur un massif piédestal de pierre. Et puis, de partout flotte le drapeau rouge et blanc du Pérou, accompagné de bannières arc-en-ciels. Parce que l'emblème de Cuzco, c'est un arc-en-ciel. Héhé, voila, c'est ça l'esprit qu'on était venu trouver !

N'empêche qu'on a toujours aussi faim et que notre estomac est toujours aussi vide. On tourne un peu en rond, Laurence craque pour un joli bonnet péruvien vendu à la sauvette (parce qu'il fait quand même froid, je sais plus si je l'ai dit), mais on trouve assez vite le chemin du marché de San Pedro. Marché égal bonne bouffe pas chère, ça vous revient ? Ce qu'il y a de bien avec les équations du premier degré, c'est qu'on peut facilement y appliquer un coefficient : gros marché égal grosse bouffe pas chère. Le grand mercado couvert de San Pedro deviendra d'ailleurs rapidement pour moi un lieu de pèlerinage quotidien. Pour ses interminables rangées de comedors mais aussi pour toute les autres choses utiles ou improbables qu'on y trouve, des doigts agiles qui jouent de la machine à coudre contre quelques piécettes jusqu'aux stands de jus de fruits frais aux mille délicieuses teintes sucrées. Je regrette de ne pas avoir pris ce vaste labyrinthe en photo, ça valait son coup d'oeil, mais d'une manière générale je n'ai pas le réflexe du reflex quand je me balade en ville, le nez dans les nuages (en plus, j'ai même pas de reflex). Dommage.

Enfin ! Me voilà les fesses bien posées sur un banc, en face d'une mama souriante et surtout de ma pinte de café et de mes petits pains fourrés. A la confiture, à l'avocat, à l'œuf ou au fromage frit, jusqu'à cette espèce de crème de beurre liquide étrange typique de la région. L'objectif était de tous les goûter et ça n'a pas dû nous coûter plus de douze soles pour deux, sachant qu'il faut un poil plus de trois soles cinquante pour faire un euro. Ensuite, on sort de là rassasiés sous un soleil beaucoup moins timide qui nous réchauffe tendrement la chair. Hey ! Ca y est, je commence à me plaire ici ! Je me sens déjà comme un coq en pâte au Coq en Pâte ;)

De retour à l'auberge nous n'avons plus très longtemps à attendre avant de pouvoir gagner notre chambre. Juste assez pour discuter avec quelques voyageurs de passage, le cœur en proie à de bien meilleures ondes. Imprégné de la délicate odeur du nomade pas lavé depuis trois jours, impatient de me frotter la frimousse, je rencontre Joshua sous la douche. Enfin, quand je dis "sous la douche" je veux dire qu'on a eu une de ces discussions par cloison interposée qui nous a permis de faire connaissance sans avoir nécessairement besoin de se fixer la trombine. D'abord en anglais, puis dans notre propre langue dès que j'apprends que mon interlocuteur vient de Suisse francophone. Très vite, le courant passe aussi bien que dans la salle de bain de Cloclo. Loin des malheureux clichés attribués à nos voisins alpins, Joshua a une énergie et une volonté de baroudeur impressionnante et semble déterminé à se lancer dans une aventure sportive de quelques jours qui le conduira tout droit sur le site du célèbre Machu Picchu. Entrainé par cette motivation, je me décide à le suivre dans l'entreprise et essaye de convaincre Laurence d'en faire autant, mais elle ne semble pas franchement emballée par l'idée.

Nous en discutons longuement, je me sens à la fois enthousiaste et coupable, même si ma pote d'aventure me pousse à suivre mon envie (pour être gentille j'imagine). Je m'en veux de la laisser seule si longtemps, pense oui, pense non, tourne en rond… Et puis finalement, Laurence rencontre aussi de son côté des copines avec qui elle prévoit de partir quatre jours dans le parc national de Manú, la jungle sauvage ! Alors c'est décidé, acté, signé, je pars faire la rando qui me tente. Il me reste à peine quelques heures pour préparer des provisions et me coucher au plus vite, car ironie du sort tout comme ce garçon rencontré aux aurores le matin même, demain c'est mon tour de me tirer du lit à quatre heures pour aller taquiner le Salkantay. Non, pas de répit en fin de compte !

C'était comme un avant-goût de ce que pouvait être le voyage solo. A partir de là, je réalise qu'une aventure s'écrit autant au fil des personnes qui croisent notre chemin que des lieux que l'on visite. Le trek du Salkantay a été pour moi une expérience particulière, parce que la marche et les paysages en valaient la peine, c'est sûr, mais surtout pour ces premières rencontres de bonne augure qui auront un impact important sur la suite de mon voyage. D'ailleurs, jusque-là, je ne me suis jamais trop attardé à décrire les gens qui ont partagé notre route, principalement dans un souci de respect de chacun. Mais je me rends compte que ça devient de plus en plus compliqué (surtout une fois seul) de faire tenir mes récits debout sans grignoter un peu d'intimité çà et là. J'espère donc que personne ne m'en voudra pour une photo volée ou un portrait foireux publié sur ce modeste site. Oh et puis, de toute façon, la plupart d'entre eux ne pigent pas un mot de français alors… je sais pas pourquoi je m'emmennuie ^^

Notre équipe de sportifs comptait une quinzaine de personnes venues des quatre coins du monde. Parmi eux, je fais l'agréable connaissance de Julie. Comme moi, elle passe ses premières vacances en solitaire après avoir abandonné ses appréhensions pour s'ouvrir à la découverte. Parcours et humour accordés, caractère savoyard bien trempé, je trouve chez elle une merveilleuse camarade de route avec qui je partagerai de nombreuses foulées à converser jusqu'à la fin du trek, et même au-delà.

Et comment pourrais-je oublier de vous parler de Bryan ? C'est un élément important pour la suite ! Bryan est un petit gars de Boston qui, a dix-neuf ans à peine, a décidé de s'offrir des vacances au Pérou, lui aussi tout seul. Peut-être une des personnes les plus attachantes que j'ai croisé jusqu'à maintenant. Avec une ouverture d'esprit et une qualité sociale incroyable, Bryan associe une simplicité déconcertante et une ingénuité attendrissante (dans le meilleur sens du terme). « Hey Jérôme, si tu pouvais avoir un super pouvoir, tu choisirais quoi ? Hey Jérôme, qu'est-ce que tu penses de Dieu, toi ? Hey Jérôme, je crois que je suis vraiment amoureux de cette fille... » J'adore !

Quatre jours durant, notre rando me rappelle l'ambiance des colos d'été que je faisais étant gosse, avec en lieu et place du moniteur un guide pour nous mener à bon port. Nous progressons léger, des mules portent le gros de nos affaires, les sacs de couchage et la nourriture. Pour le coup, tout est organisé et nous n'avons pas à nous soucier de grand-chose à part mettre un pied devant l'autre. Chaque matin, le clairon sonne aux alentours de cinq heures et nous passons le plus clair du jour à marcher.

Le début de notre "balade" consiste à atteindre le col du Salkantay, à quatre mille six cents mètres d'altitude. A cette hauteur, la grimpette est dure et chaque pas vous essouffle, mais le jeu en vaut la chandelle. Arrivé là-haut, un panorama enchanteur s'offre à vous. Depuis le milieu d'un décor rocheux désolé, notre regard taquine les pentes du glacier tandis qu'une mer de nuage s'étend à nos pied et semble recouvrir la vallée d'un cotonneux manteau de fourrure blanche. Quelques pas plus loin, une lagune turquoise esseulée vient ajouter au tableau une touche plus dépaysante encore. Je retrouve la même sensation qu'à Atacama d'avoir quitté la terre pour une autre planète.

L'après midi du second jour, notre chemin entame une descente interminable jusqu'au prochain campement. En quelques heures, nous passons des sommets enneigés à un décor tropical, toujours abrupt mais tapissé d'une forêt de plus en plus dense. Nous commençons à reconnaître les paysages de notre ultime destination et nous réjouissons aussi de retrouver un climat plus clément, car la première nuit de camping à moins de zéro degrés a été rude pour certains. Surtout pour ceux qui ont préféré économiser quelques pièces en apportant leur propre sac de couchage, pas forcément adapté à de telles températures !

Troisième levé de soleil de notre épopée et encore une fois nous sommes déjà debout avant l'aurore. Ce sera une journée de cheminement vallonné aux abords d'une rivière qui nous emmènera jusqu'à Hidroelectrica, sur la fameuse ligne du PeruRail, le train le plus cher jamais mis en circulation sur le globe en rapport à la distance parcourue !

Nous, comme on est plutôt du genre piétons fauchés, on marchera encore deux heures de plus pour arriver à la tombée de la nuit au village balnéaire d'Aguas Calientes, surtout connu pour être la station touristique au pied de l'un des sites archéologiques les plus populaires à travers le monde. Ceci dit, le chemin le long de cette voie ferrée traîne un je ne sais quoi de particulier et magique. On contourne avec émerveillement les versants vertigineux du Machu Picchu et du Huyana Picchu, montagnes aux formes emblématiques, en avalant des kilomètres de rails sachant que tout là-haut se perche une merveille des temps anciens. Sur le chemin, notre guide nous indique une corniche à peine visible à flanc de falaise. « Ca, c'était l'ancienne route des incas. C'est par là qu'ils passaient, eux. » Ben moi je dis qu'en plus de savoir construire des trucs dingues, ils étaient quand même sacrément couillus, ces incas.

Au troisième soir, on était tous sacrément vidés. Le point positif, c'est qu'on a eu droit à un véritable hôtel à Aguas Calientes, avec salle de bain, eau chaude et tout ! Le grand luxe pour nous. Le truc, c'est qu'on n'a pas pu en profiter très longtemps. Au matin du dernier jour, réveil général à trois heures et demie pour figurer parmi les premiers courageux dans la longue file d'attente qui s'amoncèle devant le pont, celui qui mène droit à notre destination finale. Cinq heures, la grille s'ouvre et une foule de touristes s'engouffre de l'autre côté de la rivière, à l'assaut de la pente. Avant d'atteindre notre but, c'est encore quatre cents mètres de dénivelés qui nous attendent sur un escalier aux larges marches parfois escarpées. Je dois l'avouer, la grimpette est rude. Seule la motivation de l'enchantement à l'arrivée pousse encore mes pieds à passer l'un devant l'autre.

Aux portes du site, dernière vérification de billet et de passeport (impossible de rentrer sans) et voilà que nous y sommes, dans ce joyau de l'architecture inca. A propos du Machu Picchu, j'avais entendu plusieurs sons de cloches opposés. Impressionnant, génial ! Disaient certains. Bien trop bondé, usine à touristes ! Disaient d'autres. Pour ma part, passée les dernières marches, j'ai vite été enchanté par la vision qui s'offrait à moi et réussi à faire abstraction de l'ambiance touristique.

Le matin, parait-il, le temps est toujours grisâtre et muni d'une brume épaisse. Nous apercevons les premières constructions alignées au milieu d'étroites terrasses en escalier. Le ton est mystique et personne n'a encore trop investi les lieux. Le soleil finit par dégager un rayon, puis deux, et rapidement c'est tout le site qui se retrouve baigné dans une brillance qui lui fait honneur, sous un ciel azur et sans fausse note. Les seuls nuages encore visibles sont ceux qui s'accrochent et s'attardent au creux des deux pics rocheux jaillissants fièrement au-dessus de nos têtes.

Notre guide nous fais faire un tour en une petite heure de visite, puis nous avons le reste de la matinée pour arpenter ce dédale de pierre par nous même. Les montagnes peuvent aussi se gravir jusqu'au sommet pour profiter d'une vue encore plus remarquable, à ce qu'on dit, mais faut pas exagérer non plus. On vient de se taper soixante-dix bornes de rando en quatre jours, pour ma part, j'en reste là ! La team est tellement épuisée que certains (et j'en fais partie) se payent même une sieste dans la pelouse, sur l'une des terrasses surplombant toute la cité antique, alors qu'une foule de touristes de plus en plus dense s'amoncèle non loin pour prendre ce fameux selfie… Vous savez, peut-être le plus répandu de tous les selfies.

La redescente puis la marche inverse jusqu'à Hidroelectrica dans la même journée est difficile, mais cette fois, le calcul est bon. Nous sommes de retour à Cuzco juste à temps pour le jour de l'Inti Raymi (fête du soleil en quechua), cérémonie religieuse inca toujours célébrée pour la tradition et qui marque le solstice d'hiver dans la culture andine. Sur les hauteurs du site archéologique de Sacsayhuamán, la population s'accumule en masse pour observer danses et champs traditionnels exécutés avec enthousiasme par des centaines de locaux investis. Pour nous, c'est encore l'occasion de se poser tranquillement et de laisser reposer nos pattes meurtries, avec une certaine satisfaction toutefois. Nous avons conquis le Salkantay et Cuzco s'ouvre à présent à nous avec panache. En plus, la foule nous offre encore de nouveaux amis ! Kevin, heureux baroudeur à bicyclette, puis Audrey et Fabien, allègre couple de Nancy (oui, tout le monde est joyeux) deviendront par la suite des protagonistes important de mon périple. Mais je garde un peu de suspend pour la suite.

Je retrouve une Laurence également conquise par son séjour dans la jungle qui me conseille vivement d'aller y faire un tour si j'en ai la possibilité. Le soir de l'Inti Raymi, nous festoyons ensemble une dernière fois, car nous savons que l'échéance approche et que nous n'aurons sans doute plus cette occasion avant longtemps. Le lendemain, elle repart avec ses amies exploratrices pour découvrir à son tour le Machu Picchu. Pendant ce temps là, accompagné de Julie, Bryan, Kevin, Audrey, Joshua et son amie Marie, je quitte Cuzco pour le week-end et pars en direction du Solar Festival qui se tient près de Lamay, village coincé entre deux falaises de la vallée des incas. Dans ce cadre idyllique, notre petite bande continue à se souder sous des sons de trance et autres rythmes électroniques en tous genres. Ainsi, je passe au-delà du perplexe coq empâté des premiers tâtons cusquéniens et me retrouve le cœur à la fête, l'âme emprise d'un bon gros groove grisant. Je ne le sais pas encore, mais certains parmi les gens qui m'entourent vont partager ma route plus d'un mois durant.

Avant cela, il me faut toutefois passer un cap important, éclairer une dernière zone d'ombre sur le tableau. Quoi que j'en dise et malgré toutes ces étonnantes rencontres, subsiste en moi une sorte d'appréhension refoulée à l'idée de perdre bientôt ma pote d'aventure et d'avoir à me débrouiller comme un grand pour le reste du voyage. J'imagine qu'il est toujours rassurant d'avoir une amie de confiance à ses côtés... Le soir du 28 juin, Laurence revient de son expédition au Machu Picchu pour une dernière nuit en ville. En l'observant s'activer pour rassembler toutes ses affaires, je réalise l'imminence de son départ et toutes les expériences fabuleuses que nous avons partagé au cours de ces deux premiers mois en itinérance. Sans elle, je n'aurais peut-être jamais quitté la France.

Ensemble, nous avons déjà parcouru plus de six mille kilomètres, visité quatre pays, dormi dans vingt-trois auberges différentes et croisé le chemin d'un nombre incalculable d'autres sympathiques voyageurs. Elle va me manquer et bientôt les choses ne seront plus pareilles, je le sens ! Après mon précédent discours sur l'importance des pages blanches, je suis mal placé pour dire que la différence ou l'inconnu m'angoissent (mais quand même, ça fout les boules). Il est déjà tard quand Laurence achève ses préparatifs. Un taxi doit la récupérer dans la nuit pour l'emmener à l'aéroport. Sur un ultime au revoir arrive l'heure d'aller se coucher. Ciao copine… C'était vraiment chouette de partager la route avec toi.

Je me réveille le lendemain dans une chambre vide et une étrange sensation me parcours le bide. Ca y est, il n'y a plus que moi pour aligner les points suivants sur la carte. Suis-je à présent maitre de mon destin ou simple nomade perdu quelque part au Pérou ? Voilà voilà quoi, je suis tout seul. Et maintenant ?

Il est déjà onze heures quand je m'extirpe du lit. Fuck, j'ai raté le petit dej ! Dans la cour de l'auberge, je croise Bryan qui me propose de le rejoindre au troisième étage pour partager un café. La tronche encore ensuquée je monte lentement les marches d'escalier, entre dans la cuisine, puis me retrouve sans prévenir face à une dizaine de mes acolytes ambulants réunis pour me souhaiter un joyeux anniversaire. Sur le moment, j'avais presque oublié ce détail ! Bryan, auteur du forfait, tient dans ses mains un énorme gâteau et moi... je suis hyper ému et je sais pas trop quoi dire. Comment rêver meilleure introduction à cette nouvelle étape ? En un instant, mes doutes s'envolent et une excitation nouvelle m'envahit. Un petit rien dans le fond de mon crâne me souffle que tout va se passer pour le mieux. De là, une pensée porte même mon esprit jusqu'au souvenir de mes amis lyonnais qui manquent à la table, car nous avons une expression de circonstance pour désigner ces vagues d'optimisme. T'inquiète bien va, t'inquiète bien...

Raconter la suite avec autant de détail me paraît difficile, car Cuzco, comme pour nombre d'autres voyageurs, m'a subrepticement avalé et gardé dans son ventre bien plus longtemps que je n'aurais pu l'imaginer. Son aspect touristique peut parfois se montrer envahissant sur la grande place, mais l'ambiance décontractée du centre font vite oublier tous les racoleurs embusqués. L'artisanat y règne en maître, que ce soit sur les marchés, les boutiques ou à travers les innombrables vendeurs de rue postés dans tous les recoins de San Blas. Ce quartier bohème situé sur les pentes a de petits airs de Croix-Rousse lorsque l'on emprunte l'un de ses nombreux escaliers abrupt pour se retrouver en haut de la colline et profiter de son point de vue sur les toits. Quelques pas de plus et l'on peut arpenter les temples du singe et de la lune, ces ruines incas qui surplombent la ville.

Les nuits sont très fraiches, mais dès que le soleil se pointe il baigne la ville dans un écrin chaleureux et agréable, digne de nos belles journées estivales françaises. Je finis par me familiariser avec les lieux et déploie même mes petites habitudes comme ces copieux petits déjeuners communs pris entre visiteurs du monde sur les pavés de la place San Blas. La première fois, je crois bien, que je joue une partie de pétanque avec des oranges, avec des gens qui n'ont jamais entendu parer de pétanque. Le genre de truc qu'on oublie pas si vite !

Corrompu à l'ivresse de Cuzco, j'embrasse ce sentiment mégalo que la ville m'appartient, ou plus ambitieux encore, que la vie m'appartient ! Chaque fois que je traverse la belle plaza de Armas, un frisson de quiétude me traverse. Je suis là, à l'autre bout du bout du monde face au regard ampoulé de Pachacutec, à me sentir fort de mon propre mandat de vagabond. Quand j'ai le pouvoir de mener mes pas là où bon me chante, quand les contraintes se réduisent au strict minimum et que je me sens à même de conquérir toute altitude, sous toute latitude, je me demande qui est le véritable empereur entre celui qui trône éternellement sur le même socle et celui qui vadrouille librement à ses pieds. Mon séjour dans la cité arc-en-ciel m'offre en cadeau cet élan divin qui semble imparable. Parfois, j'en viens même à m'interroger sur le prochain couac potentiel qui fera taire la chorégraphie enjouée de toutes ces pensées positives empilées. Difficile d'imaginer une telle possibilité, pris dans ce manège improbable. Car comme le savent très bien ceux qui étaient encore fidèle à Disney au début des années deux mille… On ne pourrit pas le groove de l'empereur !

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