VI. L'angoisse de la page blanche

Le 19 juin 2016

Mon lourd grognement me rappelle ceux que je poussais parfois en me réveillant, avant d'aller au boulot. Naaan ! Pas question que j'me lève, j'veux pas y'aller ! Laissez-moi hiberner en paix, tout seul, tranquille sous ma couette. C'est qu'il y a tout un autre monde, sous ma couette. Plus chaleureux, moins dangereux, moins cruel, où on me demande pas de faire des trucs, et tout… Bah ce matin, pareil ! Il est cinq heures, il fait un froid à déplumer les flamants et dormir à quatre mille mètres d'altitude c'est pas bien plus reposant que de faire la sieste pendant une séance de cardio. Quelle idée, aussi, de construire des auberges toutes en briques de sel et de pas y coller un seul radiateur. J'ai aucune idée de la capacité isolante du sel, mais si j'en crois la température de la chambre, je dirais pas terrible.

Bon, aujourd'hui, c'est quand même un jour qu'on attendait depuis longtemps. En plus, ma pote d'aventure est déjà en train de s'activer d'une énergie qui me donne mauvaise conscience. Laurence, je peux toujours lui faire confiance pour être au taquet, mais là, pour le coup, elle me laisse plus tellement le choix. Il faut que j'émerge ! Un compte à rebours digne de la NASA, un dernier râle de principe, et voila que j'arrache vaillament ma couverture pour apparaître au grand jour façon Superman qui déboule dans l'action. Instantanément, je regrette et je me sens plutôt comme un petit poulet chétif tout juste sorti du four. Wouhouhou ! J'enfile aussi vite que possible mes cinq couches de peaux supplémentaires, sous-vêtements thermiques, sweet, alpaga, doudoune et tout le tintouin, je me farde de mon sac à dos et je sors affronter la fraicheur du couloir.

Dehors, notre guide Vladimir (oui oui, un bolivien) est déjà debout sur le toit de son gros Toyota Landcruiser pour y monter nos affaires et nos réserves d'eau. Le temps d'envoyer les bagages et d'accrocher la bâche, je barris encore une ou deux fois pour la forme contre les bourrasques de vent gelées sur ma tronche à moitié endormie. Mes compagnons de route ont l'air du même avis, à en juger par leur danse balancée sur une patte puis l'autre. Heureusement, l'impatience et l'excitation nous aident à surmonter l'instant. Enfin ! Tout est sanglé, tout le monde est là -physiquement du moins- c'est l'heure d'y aller. On se serre à sept dans le quatre-quatre et zou ! Décollage.

Même dans l'habitacle, il me faut quelques minutes avant d'arrêter de trembler des genoux. Notre chemin quitte rapidement la petite bourgade isolée dont j'ai oublié le nom puis, un peu en aval, on commence à croiser d'autres voitures fendant l'obscurité de leurs pleins phares, elles aussi chargées de touristes aux aguets. Quelques descentes encore, une ou deux buttes obscures, et soudain… Oh ! Hey ! Regardez ! Non d'une baleine blanche, que le saint sodium m'assaisonne... Ca y est, on est sur le Salar d'Uyuni. Fantastibuleux !

Je connais peu de lieux impressionnants même quand il fait nuit noire. On y voit comme à travers une pelle mais à gauche, à droite, on apperçoit les feux solitaires des autres véhicules qui roulent plusieurs mètres à côté façon grand départ du Dakar. Maintenant, il n'y a plus de route. Tout est plat, lisse, et le halo de lumière devant nous n'éclaire que du blanc à perte de vue.

Faut dire aussi, c'est pas tout les jours qu'on a l'occasion de rejoindre une île en voiture. Après deux jours entiers passés à déambuler dans le sud-ouest bolivien, on approche de l'étape ultime. Notre première escale de la journée, l'incontournable de tous les parcours touristiques, c'est de se rendre au plus tôt à Isla Incahuasi ou « l'île aux cactus » pour y admirer un lever de soleil insolite sur la gigantesque mer solide qui l'entoure. La plus vaste plaine saline de la planète.

Au loin, à l'ouest, une touche de lueur indigo se démarque enfin du reste du ciel et commence à révéler en contrejour une bribe du secret sur lequel nous progressons. En face, on apperçoit la terre promise : le contour d'une colline éloignée se découpe dans l'horizon infiniment plat, comme si elle se trouvait au beau milieu de l'océan. Les yeux dans le vague, tout absorbé par ce qui se passe de l'autre côté de la vitre, je me surprend à revenir quelques mois en arrière, du temps où je fantasmais encore sur cette sortie.

C'est amusant, parfois, de réaliser la différence entre notre imaginaire et la réalité des choses. Je me revois à Diemoz, chez Laurence dans la campagne iséroise, en train (d'essayer) de préparer un pseudo itinéraire. « Uyu-quoi tu dis ? Ah, le truc tout plat là, en Bolivie ? Ouah, jusqu'à moins vingt degrés en juin !? On y passe ou pas ? » On peut toujours tenter de lire les commentaires sur le net, de se projeter en regardant des cartes ou des photos, mais on sait bien qu'on est de toute façon à côté de la plaque. Il y avait tant d'arbitraire dans nos simuli-prévisions que souvent, avant le départ, j'en attrapais des remous incongrus grignoteurs de pensées.

Je me revois encore, pas bien sûr de moi, ce jour de janvier où j'ai posé ma démission avec juste un billet d'avion pour Buenos Aires en poche et pas la moindre idée de la suite des évènements. La nuit d'après, je peux pas dire que j'ai dormi serein… Je fais une bêtise ? Je fais pas une bêtise ? De toute façon, ça peut que bien se passer ! Oui... mais si ça se passait mal ? Je caressait l'envie de repartir en long voyage depuis un bon moment déjà, mais bien-sûr, entre le désir et la volonté il peut y avoir une joyeuse nuance !

Cette appréhension viscérale, elle ressemble assez à ce que tu ressens et ressasse juste avant d'aborder de but en blanc cette fameuse demoiselle qui t'étires les artères… Dans la situation initiale, tu peux pas tant jauger ni l'aisance ni la connivence. Peut-être bien que c'est pas pour toi, que tu vas passer pour un idiot du dimance à dix manches, mais en tout état de raison un pile ou face hasardeux vaut toujours mieux que le regret d'un non-dit. C'est jamais très compliqué de calculer quelle option a la meilleure probabilité d'egayer son égo. Là, un demi est supérieur à zéro, on apprend ça en CE2 ! Pourtant, en pratique, la paralysie du pleutre donne du fil à retordre à plus d'un esprit transi, matheux compris.

Comme quoi, même en opposant sur la balance la frustration à l'incertain, pas toujours évident de miser sur l'incertain. La frousse de l'inconnu, finalement, c'est pas si différent de l'angoisse de la page blanche. Tant qu'on ne s'est pas lancé, tant qu'on ne s'est pas fait un peu violence pour cracher ses premiers mots, on se sent tout bloqué, nargué par le vide devant nous. Ce qu'il y a de formidable c'est qu'une fois la plume en vol, l'histoire s'écrit souvent avec un naturel déconcertant. Moi, par exemple, je galère toujours à outrance sur le premier paragraphe, mais quand je suis parti j'en oublie facilement de m'arrêter. Ben voila, voyager, c'est pareil !

Le plus compliqué se résume en général à prendre une simple décision. Dans bien des cas, « j'y vais, j'y vais pas » est la question centrale, le dilemme qui résume au mieux la situation, qu'il s'agisse juste de tester un nouveau truc chelou ou d'un choix succeptible de changer notre existence. Et de ma propre expérience, les « j'y vais » (même ceux qui m'ont enduit tout entier d'une erreur gluante et visqueuse) se sont toujours à leur façon montrés plus satisfaisants que les « j'y vais pas ».

Par définition, sortir de sa zone de confort... c'est pas confortable ! Mais une autre manière de voir les choses, une manière plus optimiste, c'est de se dire qu'on n'en sort jamais vraiment, de sa zone de confort. On ne fait que l'étendre. L'étendre jusqu'à ce qu'elle nous offre ce délicieux degré de liberté auquel on aspire.

Alors, que raconter de plus sur le Salar d'Uyuni, à part qu'il m'a retourné la caboche dans un état méditatif ? Rester planté vingt minutes sur un rocher à regarder s'éclairer la plaine à perte de vue, accompagné des antiques et épineuses questions des cactus (environ mille ans d'âge pour certains), ça aide à se remettre en perspective ! En plus, y'avait vraiment pas lieu de s'inquiéter pour la température, parce qu'au fur et à mesure que l'astre du jour s'élevait, j'ai dû faire tomber une à une mes épaisseurs jusqu'à n'en garder plus qu'une seule.

Pour le reste, ce qu'on peut ressentir à errer au milieu de cet immense plateau immaculé, dur à exprimer ! Je ne suis pas certain d'avoir envie de m'y risquer. Ce qui est sûr, c'est qu'un espace vide reste encore un merveilleux paysage, sans doute à la hauteur des pensées qu'on y étale. Au fond, l'affreuse feuille vierge n'affole que si on se demande si on n'a ce qu'il faut pour la remplir au lieu de se réjouir de l'infini de ses possibles.

Alors la loca Pachamama, perdue dans son génie chaotique, s'est peut-être dit à un moment qu'elle allait laisser là une page blanche, rien qu'une dizaine de milliers de kilomètres carrés libres sur le globe, à compléter par les esprits rêveurs. Et n'essayez pas de me faire croire que vous n'en faites pas partie ! Bon, c'est vrai oui, la Bolivie ça peut faire un peu loin pour un petit plane d'introspection… Mais la bonne nouvelle c'est qu'en regardant plus loin, des pages trop pleines à tourner ou des pages blanches à remplir, on en trouve bien là où ça nous chante, pour peu qu'on n'ait pas le capuchon vissé trop fort !

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