I. Jusqu'ici, tout va bien !

Le 2 mai 2016

Ben oui, je sais... C'est un peu facile ces mots en l'air alors que je plante tout juste ma première miche dans l'avion, mais n'empêche... Avec Laurence on s'était dit "enclenchement du mode panique au premier avril" et puis, comme une bonne blague de circonstance, le mois s'est enfilé tout entier sous nos calendriers roublards sans nous arracher la moindre touffe d’affolement. Finalement, on trouve beaucoup plus volontiers le temps pour des ultimes levées de coudes avec ceux qui vont nous manquer que pour étudier les endroits où on va bien pouvoir se perdre une fois de l’autre côté de l’Atlantique. Il y en a qui prennent leur pied à user la reliure des routards en s'imaginant déjà tout parés, avertis au cœur de l'aventure (et ils ont très certainement raison) mais moi, visiblement, je ne fais pas partie de ce clan bien instruit. Ma troupe de prédilection c'est plutôt celle du qui vivra verra, celle qui a le crâne un peu trop fourré au présent pour s'inquiéter à outrance de la suite des évènements.

D’accord, c’est un mode opératoire qui m’a souvent joué des tours : « Quoi ?! C'est ce soir le... hein ? Il fallait prévoir la... ah bon ! Mais je croyais que… » Bref. Ma stratégie à terme instantané : ne pas trop s’en faire est avant tout un excellent moyen de culbuter sa part de stress quotidien. Parce qu’il faut bien l’avouer, c'est quand même hyper plus simple ! En réalité, l’angoisse je la subis surtout par procuration. Quand on me demande ce que je compte faire, où je compte aller, par où j'aimerai bien passer et surtout comment je vais m'y prendre ; quand on me demande si j'ai prévu ceci ou cela, si j'ai pensé à me prémunir du courroux chaotique des crasses crispantes accidentelles, de l’approche des problèmes précoces, primitifs, imprévus ou improbables, des traumatismes tranchants entrainés à tort et à travers par l’étrange arithmétique d’un trip en itinérance… s’en suit généralement un regard peplexe aux profonds reflets de néant. « Euh… je suis pas bien sûr encore. »

Tout ça pour dire que j’ai émergé lundi dernier en sachant qu’à peine sept jours plus tard, heure pour heure, je serai déjà quelque part au dessus des nuages direction Buenos Aires. Deux jours de boulot, trois jours de cartons et un week-end pour déménager, festoyer et s’équiper, ça vous fait revoir la valeur d’une semaine ! Une semaine surchargée qui s’écoule à toute vitesse et en même temps… une semaine qui s’éternise sur le bord incrédule de quelques réveils éthyliques sans que je réalise un instant l’imminence du départ.

Ce foutu temps infidèle qui fuit quand on l’attend et s’agglutine grossièrement là où ça grattouille, vous lui rendez la pareille comment, vous ? Je connais d’improbables équilibristes plutôt doués pour danser sur le fil des aiguilles en mouvement, et pourtant, ces acrobates se carapatent souvent dare-dare au son des sabliers. Ça les effraie encore plus que d’arriver en slip à l’école... « Tant de choses, de gens, de lieux, d'histoires, de cultures, de passions, de plats et d'orgasmes respectivement à voir, rencontrer, explorer, écouter, découvrir, poursuivre, goûter et partager, tout ça en un seul petit tour de manège, quelle trouille... » Pour ceux-là, pas moyen de moyenner les tics-tacs ! La vie est trop courte pour n'être qu'à moitié amoureux.

J’en connais aussi d’autres aux mémoires d’éléphants capables d'organiser à l’avance tous leurs week-ends sur les six prochains mois, genre « au fait, t'es libre le 21 mai 2019 ? » mais ça ne les dispense pas non plus de l’occasionnelle bile des cadrans. Par exemple, au hasard, quand la trentaine finit par venir nous frôler gentiment les bougies. Bien-sûr, je ne peux pas parler pour tous mes contemporains de la fin quatre-vingt, mais j'ai la nette impression que ça représente un bon gros premier palier dans le gosier pour pas mal de monde.

Chacun sa technique perso, j’imagine, pour ne pas trop plier le genou devant la grande traitresse de trotteuse. Pour ma part, s'il faut rester honnête avec soi-même (paraît que c'est une bonne habitude) je crois que ma propre appréhension chronique du chrono se nourrit surtout d'une sédentarité latente, qu'elle soit géographique ou juste dedans ma caboche. Alors voila, une fois de temps en temps, faut que je chambarde mes chaînes, que je chamboule la chute de l'histoire, sinon ça va pas vraiment bien… Si y'a un truc qui me redonne la vue sur la vie et que j'adore jalousement (à part peut être mon amour immortel et immodéré pour les allitérations ;) c'est cette sensation de pouvoir tout lâcher quelques temps et de se retrouver un peu à poil, oui, mais du coup… tellement plus léger !

Certes, le changement c'est toujours flippant. On y résiste assez naturellement, et même des fois sans trop savoir pourquoi. On a tous dans le bide une petite graine de vieux réac qui ne demande qu'à germer, surtout quand on la plante dans des habitudes plus mécaniques que réfléchies. Parce que bon, notre vie est précieuse quand même, il s'agirait pas de faire n'importe quoi de ses dix doigts pour se retrouver pantois loin de là où on se voit déjà… non ? Mais question d'égo ou de culture, comment être sûr ? J'ai une sincère admiration pour ceux qui échapent à ces règles d'inertie de l'esprit, ceux qui parviennent sans mal à suivre systématiquement le sens du vent qui souffle en eux, sans s'inquiéter de savoir si ça finira mieux ou moins bien qu'avant, sans s'inquiéter de la petite ligne en plus ou en moins sur leur CV. A mon humble avis, nous autres sommes surtout très mauvais, dès qu'on touche à notre bien être, pour évaluer le rapport entre les risques que l'on prend et tout ce qu'on aurait à gagner...

Alors, pour essayer de me rapprocher moi aussi de ce groupe de vaillants téméraires, je m'en remet à ma propre expérience, enrobée d'un touche d'optimisme naturel. C'est vrai quoi ! On flippe à fond dans l'indécision même quand on tourne rond. L'important, c'est peut-être simplement de savoir se dépatouiller des petites crasses plus vite qu'on oublie les sourires. Laisser Murphy faire la loi est un bien mauvais choix, il me semble. Au lieu de ça, je préfère garder le zygomatique alerte, quitte à se choper entre quatre yeux dans le premier miroir qui vient, prendre une grande inspiration et de sa plus belle voix de schyzo se répéter tout haut… Jusqu'ici, tout va bien :)

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