IV. Abra quebrada

Le 23 mai 2016

Je souffre de cette pathologie moderne assez répandue qui consiste à serrer quelque chose dans la paume de sa main à l'instant T, puis à le chercher partout à l'instant T plus un. Et quand on trimballe son bardas sur son dos d'auberge en auberge, quand on a trop de fermetures à compter sur trop de sacs, de vestes et de pantalons, c'est autant d'opportunités de s'emmeler constamment les pochons ! Voilà qui n'arrange en rien les symptômes. Les premiers jours de baroude pour une tête en l'air multirécidiviste peuvent rapidement se transformer en galère sans nom peuplée de micro-stress à répétition. Son passeport, son portable, sa CB, son ticket de bus, son plan… Le temps de retrouver l'un qu'on se demande déjà où est-ce qu'on a bien pu fourrer l'autre.

L'amorce de notre voyage a été riche en kilomètres et ne nous a pas laissé beaucoup de répit pour trouver nos marques. A priori, on pense toujours pouvoir choper un petit moment pour s'organiser le baluchon ou bosser son espagnol, mais la réalité des choses est bien plus cruelle. Il y a toujours un irlandais qui traine avec qui partager une bière, un australien diabolique avec qui s'en griller une, ou pire, une gratte abandonnée et solitaire qui ne demande qu'à résonner. Alors, je laisse pisser la pratique habituelle et je remet toujours à plus tard, la lecture du guide ne faisant pas exception. On nous avait avisé de ne pas manquer les environs de Salta, mais Salta, en soi, ce n'est qu'une grande ville qui n'a pas tant de choses sexy à dévoiler. Comme j'avais pas très bien fait mes devoirs, on savait pas trop où aller ensuite, même si les photos des flyers touristiques de la région ne manquaient pas de nous faire baver.

« Bon, du coup, on descend a Cafayate ou on descend pas a Cafayate ? S'impatientait Laurence. Faut se décider maintenant ! - Ben, ça fait un détour, mais sur le papier, ça a l'air chouette... » En vrai, j'en savais foutrement rien ! Fixer ahuri un nom obscur sur google map, ça te dis pas si ça vaut le coup d'y poser ton sac. En plus, le routard il était rangé loin, si loin de la portée de ma main (et sans doute pas dans la bonne poche). Finalement, de discussions sourdes en hésitations prolongées, avec l'aide d'une camarade de chambre espagnole hyper entousiaste, on a choisi Cafayate. Et là… Abracadabra !

La magie, c'est un peu comme l'amour ou le bonheur : il doit en exister autant de définitions différentes qu'il y a d'âmes sur la planète et chacun à sa façon essaye de s'en coller un peu dans la gueule pour que tout ne soit pas en vain. Certains parlent de prière ou de miracle quand d'autres fanatiques préfèrent se dessiner une cicatrice sur le front pour échaper à leur vie de moldu. Tandis que l'argentin nourrit sa religion du ballon rond, l'allemand lit son avenir dans le marc de houblon (pardon pour les clichés). Mais de l'astrologie chinoise jusqu'à la douce suite de Fibonacci, le monde ne manque pas de matière divine pour éveiller les esprits pieux en quête d'un petit rail de perlinpinpin.

Dans l'extrême nord-ouest argentin, où l'autochtone moyen commence à porter une peau tannée usée par le soleil et les formes typiques du peuple amérindien, on observe déjà par-ci par-là les premiers honneurs rendus à la Pachamama. La terre mère nourricière, fameuse divinité andine, étend le bout de ses jupons bienfaisants jusque dans les reliefs nordiques arides du pays.

Parmis tous ces remous de croyances, on dit que le plus important est d'avoir la passion généreuse et la foi en son propre plane. Ostie ou exta, je ne suis pas sûr d'avoir envie de juger qui que ce soit, mais pour ma part, le rituel quotidien consiste à chasser sans répit l'endorphine à l'aide de cinq sens toujours en alerte. Par exemple, dans ce fameux bus qui nous a emporté au sud de Salta la linda, nous nous sommes vite fait avaler par la Quebrada de las Conchas. Les montagnes se sont soudain mises à rougoyer, les falaises à n'en faire qu'à leurs têtes et tout le paysage a pris une forme encore inconnue à mes yeux de bon français.

Moi, je savais pas qu'une vallée pouvait abriter autant de teintes et de silhouettes différentes. En collant mon pif sur la vitre, j'aurais pu croire que le Rohan de Tolkien devenait réalité. En passant sur le siège de l'autre côté du car, je me retrouvais en Mordor. A gauche, des colonnes de canyon carmines montaient au ciel sans prévenir. A droite, des ravins escarpés aux cinquante teintes de gris se pliaient et se plissaient dans tous les sens comme l'épiderme ridé d'une roche ancestrale. Au milieu, un massif ancien et lisse de millénaires d'érosion se couvrait d'arbustes épineux en prenant d'improbables reflets verts et bleus électriques.

Au bout de la route, le village de Cafayate nous ouvrait ses portes. Rural, tranquille, il fait découvrir un autre visage du pays et vous rappelle que les français ne sont pas les seuls à donner du bon vin. Ses nombreuses bodegas constituent d'ailleurs une grande attraction touristique ! Nous, à moins de trois euros le litre de rouge qui tape dans le premier petit resto déniché, on se laisse assez facilement ennivrer... Puis, de fil en aiguille, on se retrouve au comptoir du bar de la Casa Arbol à trinquer encore avec les touristes de passage et quelques argentins en vacances, résolus à vous apprendre la langue tant bien que mal. Dès le lendemain, grâce au flair et aux talents sociaux de Laurence, on revient au même endroit squatter une chambre et poser nos bagages. On y découvre le petit jardin ensoleillé, le personnel charmant et un adorable couple de français qui nous souhaite la bienvenue avec une délicieuse touche de reggae.

Comme ça, pour la première fois depuis l'atterissage, j'ai eu l'impression d'être un peu à la maison. Une maison de fortune mais tellement agréable que j'ai senti un petit souffle de changement sur ma tronche déracinée de backpacker débutant. Il y a des lieux où l'on se sent naturellement bien, sans pouvoir l'expliquer. Pour une journée passée, enfin, à ne rien faire à part écouter son coeur battre, pour une petite balade au milieu des vignes entourées de montagnes désertiques, pour un regard azur haut perché qui finit par vous inviter à une belle nuit blanche au son des guitares, j'ai exploré un frisson furieux qui justifiait à lui seul l'envie irrépressible d'aller se perdre ailleurs.

En parcourant des paysages comme celui de la Quebrada de las Conchas, on réalise que chaque recoin de nature a traversé ses propres âges et peut offrir un tableau nouveau, unique. Non, le monde n'est pas petit ! Il est vaste et hétéroclite et chaotique et surprenant à chaque virage, autant que les gens qui s'y promènent. Cet arrière-goût de découverte qui vous décolle l'esprit et la rétine, la chair de poule qui s'invite sur votre peau aux moments opportuns, j'en fait bien volontiers ma propre définition de la magie, persuadé que cela suffit pour une vie d'émerveillement débridée.

Sur ces pensée éthérées, à un moment, il a bien fallu songer à reprendre la route. Je me doutais que beaucoup d'autres bonheurs nous attendaient au tournant, mais à l'heure de sortir de là, j'ai tout de même eu l'impression que mon sac pesait un peu plus lourd qu'à l'arrivée… Ou était-ce les quatre litres d'eau que j'avais rempli avant de partir ?

Au nord de Salta, il nous restait encore quelques paysages argentins à cocher sur notre checklist. Tilcara et Humahuaca, bourgades arides aux ruelles terreuses et rocailleuses, nous ont ensuite murmuré aux pupilles l'histoire de ces hautes montagnes qui n'ont jamais vu la neige. Là-bas, souvent, on peut jouer longtemps à trouver un arbre ou un nuage sans marquer un seul point.

Moi, je savais pas qu'il pouvait faire si chaud au soleil et, la minute d'après, si froid à l'ombre. Depuis Tilcara, il a fallu gravir quatre kilomètres de pente escarpée et rocailleuse pour grimper jusqu'à la Gargantua del Diablo. Mais de là-haut on ne regrette pas d'observer ces montagnes grises et or et rouges à perte de vue, surplombant les praires bordées de cactus (tiens, ça me rappelle une chanson ça).

Je savais pas non plus qu'une montagne pouvait compter quatorze couleurs. Depuis Humahuaca, il a fallu passer trente minute à l'arrière d'un pickup à supporter une poussière épaisse pour accéder à Hornocal. Mais en descendant de voiture on se retrouve face à un spectacle sans pareil. A quatre mille trois-cent mètres d'altitude, une planète d'une autre époque s'est ouverte une plaie béante et a retourné sa chair au grand jour pour dévoiler l'indécence de sa tectonique bariolée. Dur de retrouver son souffle là-devant... Non vraiment, à cette hauteur, dur de retrouver son souffle !

Pour pousser l'immersion jusqu'au bout, nous avons achevé notre découverte de la région en passant deux nuits à Iruya, petit village peaumé parmis les villages peaumés. Pour s'y rendre, il faut faire trois heures de bus en errance dans les montagnes sur des routes caillouteuses non goudronnées, tout en serrant les fesses et en priant pour que le chauffeur sache exactement ce qu'il fait. Du haut de sa vitre, on ne voit que le ravin. Une fois à destination, on découvre un petit bled aux rues pavées et aux parpaings apparents flanqué sur les pentes de la vallée. On en vient même à se demander qui le premier à eu l'idée saugrenue de vouloir s'installer là ! N'empêche, cracher ses poumons et braver ses vertiges pour monter jusqu'au mirador des condors donne une fois de plus un point de vue qui laisse rêveur. Deux heures qu'on a passé sur ce foutu rocher à pas vouloir redescendre ! Jusqu'à ce que le soleil commence à se planquer derrière les cîmes. Et là, d'un coup, on se les pèles ! Alors, on redescend gentiment manger son escalope de lama dans un petit comedor typique et on va se coucher, vidé.

Voilà à peu près le principal de notre vadrouille au nord-ouest de ce vaste pays qu'est l'Argentine. Quoi qu'il en soit, on ne regrette pas d'y avoir trainé un peu plus que prévu. Aujourd'hui, nous voila déjà à bord d'un transport chilien qui nous conduit à San Pedro de Atacama. Je crois que niveau paysages lunaires, on n'est pas au bout de nos suprises !

Pour sûr, j'ai encore quelques grades à compter avant de passer de nomade novice à itinérant intrépide, mais vous savez quoi ? Ce matin, réveil à sept heure, et pris dans la pénombre du dortoir entre trois barbus ronfleurs, j'ai bouclé mon sac en deux deux sans rien oublier, sans même pester une seule fois ni réveiller personne. Au moment de monter dans le bus, je savais exactement où se cachait mon passeport, puis j'ai dégainé mon ticket plus vite que mon ombre. Et là, dans la poche droite de mon jean, je savais qu'il nous restait tout juste de quoi nous payer un dernier café avant le décollage. Et pouf ! Au final, je me fous de savoir qui tire les ficelles ou tient la baguette magique. Les énergies peuvent bien passer par où ça leur chante... tant qu'elles continuent à me faire trembler !

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