XIV. Misfits

Le 9 janvier 2017

Des sommets enneigés jusqu'au niveau de la mer, il n'y a parfois qu'un bond. Aller, peut-être deux… Parce que je me suis quand même arrêté zoner un jour à Trujillo en chemin. C'est que le Pérou, c'est vaste ! Trujillo, c’est la troisième ville du pays (en nombre d’habitants), réputée pour abriter la plus belle place centrale d’Amérique latine avec ses bâtiments coloniaux aux teintes pétantes et ses dalles clinquantes. Si vous voulez mon humble avis, ça n’égale pas le charme des hauts palmiers et de la blancheur d’Arequipa, mais ça reste agréable d’y jeter un œil fatigué. En fait, quand je suis arrivé sur la fameuse Plaza de Armas, tout frais sorti de mon bus en provenance de Huaraz, il n’était encore que cinq heures et demie du matin. Du coup, « tout frais » n’est peut-être pas la meilleure expression à utiliser ici. Le square était désert, rien n’était ouvert et je me retrouvais là, posé sur un banc de pierre glacé, avec mon gros packsack gisant lui-même à mes pieds. Jamais je n’avais débarqué dans un endroit autant à l’arrache et je n’avais aucune auberge comme point de chute puisque j’avais déjà prévu de sauter dans un autre bus le soir même pour tracer jusqu’à Máncora.

Je suis bien resté une grosse heure à observer progressivement la place s’animer sous la lumière matinale. Le petit engin qui vient lustrer le pavé, les groupes de policiers qui discutent avant leur service, les premières âmes de l’aurore se pressant vers je-ne-sais-où… tout ce petit monde voué à me rappeler que, moi, je n’avais toujours pas la moindre idée de ce que je foutais là. Finalement, le quartier est devenu suffisamment vivant pour me donner le courage de traîner mon bardas sur quelques dizaines de mètres.

Au coin du square, j’avais repéré une agence de tourisme qui faisait déjà prendre l’air à de larges panneaux publicitaires. « Sortie à la journée, clamait l’enseigne en espagnol. Visite des temples Huacas del Sol et de la Luna, visite de la cité de Chan Chan et de la plage de Huanchaco ! » D’ordinaire, je me tenais bien éloigné de ce genre d’excursion en troupeau (un ticket de bus, c’est plus libre et c’est moins cher) mais ce jour-là j’étais vidé et je n’avais pas envie de trimballer mon sac partout jusqu’au soir. La femme de l’accueil était plutôt sympa. Elle m’a dit que bien-sûr je pouvais leur laisser mes affaires si je partais avec eux, qu’il y avait un départ environ une heure plus tard et que si je réservais desuite elle me faisait même une petite ristourne (la tactique habituelle pour vous dissuader d’aller voir ailleurs ce qui s’y passe).

J’ai pas regretté pour autant. Poser mes fesses dans un minibus jusqu’à ce qu’on me dise gentiment quand il fallait descendre, bêêêh, c’était parfait. J’aurais pas eu l’énergie de faire autrement et c’est toujours mieux que de passer la journée à mater les chalandes sur les marches de l’église. En plus, j’ai quand même appris beaucoup de choses sur la culture précolombienne de la région. C’était la joyeuse époque où on construisait des temples aux dimensions hors normes et où on pratiquait encore les sacrifices humains. Un chouette musée anthropologique en faisait de très belles représentations et le Huacas del Sol abritait des fresques d’origine superbement bien préservées. C’était l’œuvre du peuple Moche (j’invente rien, même si dans la langue ça se prononce « moché »). La cité de Chan Chan quant à elle reste la plus large construction en adobe découverte à ce jour sur la planète. Certes, mais comme tout a récemment été refait à neuf avec de l’argile, c’est un peu frustrant.

A la tombée du jour, de retour à l’agence, je tenais tout de même encore debout pour prendre un taxi jusqu’au terminal terrestre. J’allais rejoindre mon ultime destination péruvienne et enfin goûter au soleil généreux de l’extrême nord du pays. J’avais beaucoup entendu parler de Máncora, la ville de l’éternel été, et le plan était simple et toujours le même : pas de plan précis. Une certaine propension à l’oisiveté m’animait tout de même. Après les côtes abruptes de la cordillère blanche, les douces côtes du pacifique me semblaient toutes bienvenues pour une bonne dose de repos.

Cette fois, je venais un peu mieux préparé. J’avais réservé sur internet une auberge qui semblait convenir parfaitement à mon programme de ministre et puis, surtout, le nom m’avait fait marrer ! Il s’agissait du Misfit Hostel. Là encore, je ne savais pas comme j’avais pu avoir du flair (ou du bol, mais du flair ça a un côté vieux pirate qui me met plus en valeur). « Misfit », c’est un de ces mots qui me font adorer la langue de Shakespeare. En français, on pourrait le traduire par « marginal, inadapté » ou un truc du genre, mais aucun de ces termes ne trouve à mes yeux la même résonance qu’en anglais. Formé tout simplement du préfixe privatif « mis » (manquer, rater) et de la racine « fit » (correspondre, aller) on comprend tout de suite de quoi il s’agit. Je trouve ça très efficace.

A la sortie du bus, je me suis retrouvé sur l’avenue centrale de Máncora, village côtier touristique sans surprise. Il était neuf heures du matin passées et la chaleur se faisait déjà bien présente. La rue était bordée de supérettes et de petites échoppes qui envahissaient les trottoirs avec leur étals de débardeurs, de shorts, de chapeau et de tongues de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Très vite, un tuk-tuk m’a repéré, gringo tout chargé que j’étais, pour me proposer insistement ses services. Après avoir divisé par deux le prix annoncé, j’ai accepté de me faire conduire jusqu’à l’auberge qui se situait un peu en retrait du centre et nécessitait de traverser un quartier précisé dangereux dans les commentaires que j’avais pu lire. D’abord, je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur alors que nous quittions l’axe animé pour nous enfoncer dans des ruelles poussiéreuses aux allures de favelas. Le tuk-tuk finit par me déposer devant une entrée peu engageante au travers de laquelle on n’apercevait que du sable et des buissons en friches. « Misfit », me souffla le conducteur en pointant l’ouverture de l’index.

A l’intérieur, une vieille planche de surf peinte avec le blase de l’auberge pointait à son tour vers la droite. J’ai suivi le chemin sur une trentaine de mètres avant que l’endroit ne se révèle. Sans prévenir, je venais d’arriver sur la plage. Quatre petites cabañas colorées y étaient flanquées sur une dune, toutes face à la mer, et sur la gauche une autre construction semi ouverte au toit de bambou semblait faire office de salle commune et de cuisine. Les deux tables au centre n’étaient autres que des gros enrouleurs de câble posées sur des pneus à même le sable. Ces dernières étaient entourées d’une dizaine de chaises longues en tissu, mais l’endroit était désert. D’un recoin surgit tout à coup un type immense au sourire jovial, avec une longue ribambelle de cheveux dorés en broussailles et une barbe à rendre jaloux le père Fouras. Andy, jeune australien aux allures de bûcheron, était le volontaire de service ce matin là. En réalité, il m’attendait et connaissait déjà mon prénom.

« Oui, on savait qu’un français devait arriver ce matin. Bienvenue ! Pose ton sac par là-bas, assieds-toi. Tu veux un café ? Tu veux un croissant ? M’a-t-il lancé dans un anglais indéniablement aussie. J’ai accepté avec plaisir. Après deux bus de nuit d’affilée, une chaise longue c’est tout comme le giron de Vénus.
- Il n’y a personne ici ?
- Si ! L’auberge est pleine mais la soirée a été longue hier. Personne n’est encore levé. »

Rapidement, j’apprends que j’ai eu beaucoup de chance. L’auberge était sensée ne plus accueillir personne cette semaine là. Le manager en charge avait simplement oublié de fermer les réservations sur HostelWorld et n’avait pas eu le cœur de me refuser. Le manager en question était en fait Leo, un autre volontaire espagnol à qui les proprios avaient laissé les clés de la baraque avant de partir en vacances, en admettant qu’un tel endroit puisse avoir des clés. Beaucoup de chance, c’est exactement ce que j’ai pensé en attaquant mon petit dej les yeux rivés sur l’océan, observant un à un les habitants du Misfit émerger de leur cabanes et venir s’ajouter autour de la table. A la tombée du jour, j’avais déjà fait la connaissance des quinze résidents et appris tous leurs prénoms. C’était comme une petite famille d’accueil provisoire, une nouvelle fratrie planquée loin du tumulte touristique de Máncora. J’avais prévu d’y passer deux nuits, tout juste le temps qu’il me restait sur mon permis de séjour péruvien. J’y suis resté deux semaines.

Au Misfit, encore désolé, j’ai pas pris beaucoup de photos. En fait, le sable a très vite eu raison de mon appareil. Comme pendant mon séjour avec la familia arcoiris, j’ai compris qu’il ne servait à rien de lutter. Le sable est omniprésent, constamment charrié par le vent et les tatanes, et on n’y peut pas grand-chose. On s’habitue juste à dormir avec. Ça crépite un peu sous les draps, mais ça n’empêche pas d’être heureux.

Au Misfit, il n’y avait pas de murs. C’était la seule auberge de la ville où les vagues venait gentiment chatouiller les constructions à marée haute. D’ailleurs, la rumeur voulait que les proprios payaient la mafia locale pour avoir la paix. Comme je l’ai dis plus haut, certains recoins de Máncora sont un peu craignos.

Au Misfit, il n’y avait pas d’eau douce. La douche et l’évier de la cuisine étaient alimentés par un puits d’eau salée, mais comme on passait notre temps à se jeter sous les vagues, ça ne faisait de tort à personne (en plus on prenait quasi pas de douche). Parfois, on oubliait qu’il ne fallait pas prendre l’eau de l’évier pour laver ses légumes ou faire cuire ses pâtes... Ça donnait des surprises assez étranges.

Au Misfit, on voyait la mer depuis son lit et on y entendait le bruit des vagues. On entendait aussi parfois le bruit des souris qui se faufilaient pendant la nuit pour venir chiper toute nourriture qu’on aurait oublié de mettre hors de leur portée. J’avais pas été prévenu au début et je me suis retrouvé avec un trou dans mon sac à dos. Un joli souvenir grignoté en échange d’un paquet de biscuits.

Au Misfit échouaient parfois sur la plage d’imposants cadavres de lions de mer qui commençaient sévèrement à renifler après quelques heures. Les plus braves (j’en faisait pas partie) s’affairaient alors à repousser la grosse bestiole au large pour que ça devienne le problème de quelqu’un d’autre. Si on observait bien, on pouvait aussi quelques fois apercevoir des bouts de baleines dépasser de la surface de l’eau, loin au large.

Au Misfit, chaque soir, quelqu’un s’improvisait cuisinier derrière les fourneaux de fortune pour faire découvrir aux autres un plat de chez lui. Les repas mexicains, plateaux de sushis, soirées crêpes et plats indiens s’enchaînaient toujours dans la bonne humeur, arrosés de bières péruviennes bon marché ou de cocktails improbables. D’ailleurs, on se servait en boisson directement dans le frigo et on tenait nous-même notre ardoise.

Au Misfit, un américain de Boston qu’on surnommait Bakh avait lentement sombré dans la pyromanie et nettoyait sans relâche la plage de tout son bois flotté ou de toutes ses constructions en ruines abandonnées. Il adorait allumer de grands feux autours desquels la tribu venait se réchauffer pendant la nuit et se plaisait souvent à lancer de longs débats existentiels aussi passionnants que les flammes.

A dire vrai, au Misfit, la plupart des voyageurs étaient arrivés comme moi un peu par hasard et n’avaient plus voulu repartir. Quelques jours, c’était toujours la prétention, au départ, et ça finissait par des semaines voire des mois pour certains. Même les promeneurs qui longeaient la plage s’arrêtaient parfois près de nous pour demander quel était cet endroit, si c’était un hôtel, s’ils pouvaient rester.

Voilà, au Misfit la vie était aussi tranquille qu’elle pouvait l’être. Ça bravait l’écume de vagues massives, ça bronzait, ça bouquinait, ça faisait la sieste dans les hamacs, ça papotait… Les passages à la ville restaient très épisodiques, seulement pour se procurer des vivres ou de l’eau potable. Tous les soirs, comme la plage était orientée plein ouest, on s’asseyait dans le sable pour voir le soleil se coucher sur les flots et se dire qu’on était quand même pas mal, là, dans ce microcosme intemporel, entouré d’une si fine équipe de gens détendus.

Si j’en parle ainsi au passé c’est que malheureusement, un beau matin, sorti du bleu, on a appris que c’était la fin du Misfit. Il paraît que les proprios étaient en galère, qu’ils avaient tout simplement décidé de ne jamais revenir et laissé Leo les mains dans la schtroumpf. Il a réalisé après coup que les factures d’électricité et d’internet étaient plus payées depuis un bail. Pour la mafia, on savait pas trop si c’était un mythe ou pas, mais c’était suffisant pour pas nous laisser tout à fait à l’aise. Très vite, le mot d’ordre a été d’abandonner le navire et tout le monde s’est fait la malle. Comme ça, du jour au lendemain ! Le dernier jour, on n’était plus que quatre à zoner dans l’auberge. Ceux qui avaient dormi là la nuit précédente avaient pris de bons coups de pétoche. Le vigile de nuit s’était pas pointé et ils avaient aperçu un type louche rôder autour de la cuisine.

Avec ça, il a bien fallu se dire au revoir et chacun est reparti de son côté. Enfin, moi je suis parti du miens et Fanny, Joey et Andy ont continué ensemble. Ça m’aurait bien tenté de les suivre vers Cuenca, mais j’avais un autre plan, pour une fois. Bodhi, mon ami canadien sosie de Jésus était depuis quelque temps en garnison tout au sud de l’Équateur, dans le petit de Village de Vilcabamba, pas si loin de ma position. Un mois et demi qu’on s’était pas croisés, j’avais hâte de lui refaire un gros câlin ! Cette perspective m’a aidé à filer droit et à ne pas me retourner, la larme à l’œil, pour tirer une dernière révérence émue au Misfit et à ses palmiers ébouriffés par le vent.

Ce qui n’est pas simple à raconter, c’est que l’ambiance toute particulière du Misfit Hostel ne tenait pas qu’à ses allures de parfait retranchement pour backpacker en quête de tranquillité. Il y avait autre chose dans la soupe, une épice plus profonde dans notre pain quotidien. Tout le monde s’y entendait à merveille et il n’y avait jamais eu l’ombre d’un souci ou d’une querelle. On a réalisé avec le temps que nous étions quasiment tous des voyageurs solos qui avaient plus ou moins tout plaqué pour partir à la recherche d’une existence différente ou de nouvelles perspectives d’avenir. Chacun était unique et chacun apportait au groupe sa propre touche de caractère original, son propre rayon d’un ailleurs parallèle. Comme une idée à développer que, peut-être, la vie prenait plus de sens hors des tronçons de la fourmilière, qu’elle pouvait montrer d’autres raisons d’être.

J’ai souvent bien du mal à argumenter le fait que, au cours de mon voyage, je ne me suis jamais vraiment considéré comme en vacances. Je veux dire, sans me reposer sur les clichés du style « c’est l’école de la vie » bien que ça ne soit pas si faux, au fond. Ce qu’il y a, c’est que les gens qui ne sont pas d’accord avec moi (quasiment tout le monde, il semblerait) n’ont aussi qu’un seul et même argument imparable à avancer : « Tu travailles ? Non ! Donc tu es en vacances ! »

Moi, je veux bien, mais alors ça voudrait dire que nous définissons toujours nos vies en fonction du travail ? Ce sacro-saint travail qui, soyons honnêtes, n’a plus grand-chose à voir avec la santé, ou alors avec la santé de ceux tout en haut de l’échelle qui trouvent tout à fait normal que nous devions toujours donner plus tandis qu’eux donnent toujours moins. Ce travail qui, dans l’idée d’aujourd’hui, n’a même plus pour vocation d’être utile ou de servir le bien commun mais de créer la richesse, souvent au dépens de l’environnement et de l’humain. Ce travail tout hiérarchisé qui génère un stress omniprésent pour répondre aux besoins gloutons d’une société de consommation dont les lois de l’obsolescence nous poussent constamment à renouveler notre stock de possessions, donc à s’acharner en boucle pour les concevoir, pour les produire, pour les acheter ou les faire acheter. Ce travail incessant raisonné par une économie de croissance constante mathématiquement aberrante.

Si pour une période je décide de m’éloigner de ce système, considérant que nous ne partageons pas les mêmes idéaux ni la même notion de l’épanouissement, si j’aspire à davantage de sobriété et de simplicité, laissez-moi croire en paix que j’ai d’autres options que d’être « en vacances ». Ce n’est peut-être qu’un mot, mais c’est un mot qui m’embête. Je nous sais à présent nombreux de ma génération, à travers le monde, à vouloir lever le voile de cette image fumiste et improductive collée à tous ceux qui cherchent simplement à profiter de leur vie comme ça leur semble bon, loin de la folie aujourd'hui majoritaire. Non, nous ne vivons pas hors des réalités. Nous avons simplement d’autres réalités. Un peu en marge, si vous voulez, car dans les cases que l’on nous propose, nous nous sentons juste un peu trop… misfits.

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